Réfugiés : Se sentir en sécurité


Le centre de premier accueil pour demandeurs d’asile Lily Unden au Limpertsberg a été inauguré il y a peu. Le woxx l’a visité et a pu rencontrer des familles qui y vivent.

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Avec l’ouverture du foyer Lily Unden (à droite), un chapitre peu glorieux prend fin : celui du Don Bosco (à gauche). (Photo : woxx)

Visite au foyer Lily Unden, le 11 août. La température extérieure avoisine les 35 degrés et une bonne dizaine d’habitants profite du soleil. À l’intérieur, c’est le brouhaha général. Une famille avec trois enfants vient d’arriver et attend qu’on l’accueille. Un homme se balade, écouteurs dans l’oreille, et s’adonne à pleins poumons à un chant africain. Des gens courent dans tous les sens.

« Nous sommes sollicités sur tous les fronts en ce moment », sourit Chiara Trombetta, chargée de mission – du premier accueil – de la Croix-Rouge. « Rien que ce week-end, 30 personnes sont arrivées. » Elle dit « adorer » son travail, même si « ça demande beaucoup d’énergie ». Surtout que, en cette période estivale, il y a beaucoup d’arrivées. Trombetta a connu l’ancien foyer Don Bosco. Le travail est-il plus agréable ici ? « Oh oui ! », s’exclame-t-elle.

Majaed et Alâ viennent d’Irak. Le couple est arrivé au Luxembourg le 29 juillet, avec ses deux enfants de deux et sept ans. « L’accueil s’est très bien passé, la prise en charge de nos enfants, qui étaient un peu malades à l’arrivée, a été impeccable », raconte Majaed. Le Luxembourg lui plaît : « J’apprécie beaucoup ce pays et j’aimerais bien pouvoir rester ici. Nous ne cherchons qu’à nous intégrer, à apprendre la langue, à trouver un travail. » Majaed est pressé, et il n’y a pas que lui : « Comment ça se passe pour l’école des enfants ? », demande-t-il à Chiara Trombetta. « Nous voudrions que nos enfants apprennent la langue d’ici au plus vite. »

Il y a, pour Majaed et Alâ, quelques petits bémols au foyer : « Nous avons loupé la journée de distribution des habits, car nous étions à l’Olai pour les papiers », dit Majaed. Ils n’ont donc, pour l’instant, que les habits qu’ils portent sur eux. Majaed explique qu’il y a beaucoup de temps morts ; que, comme il n’a pas le droit de travailler, il aimerait bien faire au moins du sport. « Je voudrais faire beaucoup de choses, mais le problème c’est qu’il faut de l’argent », sourit-il.

« Non, le nouveau centre de premier accueil n’est pas luxueux. L’ancien était tout simplement une honte pour notre pays ! »

Un mois plus tôt, inauguration officielle du centre de premier accueil Lily Unden, le 13 juillet. Le foyer, qui se trouve sur le site du campus Limpertsberg de l’université du Luxembourg et à côté de l’ancien foyer de premier accueil Don Bosco, est rempli. De nombreuses personnalités du monde politique, dont la ministre de la Famille Corinne Cahen, le ministre du Développement durable François Bausch, les députés CSV Claude Wiseler, Marc Spautz et le député DP Max Hahn s’y sont retrouvées. Des représentants de la société civile, de l’Asti, de la Croix-Rouge, de Caritas, tout comme des fonctionnaires des ministères concernés font également partie du public.

Marc Crochet, directeur de la Croix-Rouge luxembourgeoise, dont le service réfugiés et migrants est en charge du foyer, assure l’ouverture : « Le foyer Don Bosco aurait dû abriter un internat il y a 20 ans déjà », se rappelle-t-il. « Mais les responsables ont préféré laisser tomber – le Don Bosco était déjà trop délabré à l’époque. » Les deux députés CSV sourient timidement. Marc Crochet renchérit : « Non, le nouveau centre de premier accueil n’est pas luxueux. L’ancien était tout simplement une honte pour notre pays ! » Certains représentants de la société civile acquiescent énergiquement. « J’ai visité des établissements en Ukraine : je peux vous dire que je n’en ai vu aucun dans un état semblable », ajoute-t-il.

Quiconque a eu l’occasion de visiter le Don Bosco ces dernières années s’en rappelle certainement. Délabré, vieux, pourri – l’ancien foyer n’était pas beau à voir. Une odeur d’urine et de déchets s’emparait du visiteur ; l’hiver, on pouvait avoir l’impression qu’il faisait plus froid dedans qu’à l’extérieur. Construit dans les années 1960, l’ancien foyer avait une capacité d’accueil de 170 personnes. Par moments, il en regroupait près de 400.

« De plus en plus de gens nous rejoignent directement de régions en guerre et ont vu des choses que nous ne pouvons pas nous imaginer dans nos pires cauchemars. »

Le foyer Lily Unden ne dispose, lui, que de 120 lits et s’étend sur 2.800 mètres carrés. En février, Corinne Cahen s’était attaquée au gouvernement précédent qui avait déposé le projet pour la construction du nouveau foyer : elle ne comprenait pas pourquoi on avait prévu moins de lits qu’avant, alors que le Don Bosco aurait été rempli tout le temps, avait-elle déclaré alors. « 400 personnes, comme à l’époque au Don Bosco, c’est trop », déclare à son tour le directeur de la Croix-Rouge. « Ce qu’il faut, ce ne sont pas des structures plus grandes, mais plus de structures de ce genre. Un foyer comme celui-ci est aussi l’expression d’une certaine culture de l’accueil », ajoute-t-il, avant de conclure : « Il faut être conscient du fait que l’accueil est un sujet qui nous concerne et qui nous concernera dans le futur. »

Au tour de François Bausch d’adresser quelques mots aux invités. « Nous avons réussi à créer beaucoup d’espace avec un budget modeste », dit-il. Le budget pour la construction du foyer Lily Unden s’élevait à près de 10 millions d’euros – dont seulement 8,5 millions ont été utilisés. « Nous avons construit ce foyer de façon simple, mais énergétiquement efficace », explique Bausch, résolument ministre du Développement durable.

Corinne Cahen dépeint le contexte global dans lequel tombe l’inauguration du centre. « Nous nous trouvons dans une situation d’afflux massif », indique la ministre de la Famille et de l’Intégration. « De plus en plus de gens nous rejoignent directement de régions en guerre et ont vu des choses atroces, des choses que nous ne pouvons pas nous imaginer dans nos pires cauchemars », détaille-t-elle. Puis elle lance un appel à la population : « Comment aider ces gens ? En les invitant, en s’intéressant à eux, en intégrant leurs enfants dans les clubs locaux. » La ministre explique le choix du nom : « Lily Unden était une femme très douce, une professeure engagée. Chacune de ses élèves lui importait beaucoup. Même alors qu’elle était en retraite, elle s’intéressait à ce que devenaient ses élèves. Je voudrais que nous prenions exemple sur elle. »

Si le foyer du Limpertsberg porte le nom de Lily Unden, ce n’est pas pour rien. Artiste, professeure, résistante – Lily Unden était une femme aux multiples facettes. Née en 1908 à Longwy, Unden passa son enfance en Lorraine. Après des études de beaux-arts à Bruxelles, Paris, Metz et Strasbourg, elle s’installa au Luxembourg, et y travailla en tant qu’artiste peintre. Connue surtout pour ses natures mortes – les fleurs furent son sujet de prédilection -, une expo à l’abbaye de Neumünster lui a rendu hommage l’année passée (woxx 1300).

« Depuis que nous avons atterri au Luxembourg, je me sens enfin en sécurité. C’est un sentiment que je connaissais plus. »

Lors de l’occupation du Luxembourg par les nazis en 1940, elle intégra la Croix-Rouge luxembourgeoise afin de soigner les blessés de guerre. Sa maison à Mühlenbach, elle l’utilisa pour soutenir la résistance à l’envahisseur allemand : des réunions de différentes organisations y eurent lieu et, plus tard, elle y cacha des personnes menacées d’être déportées. Ses activités, ainsi que son refus d’intégrer la « Volksdeutsche Bewegung », lui valurent la déportation à son tour : elle fut arrêtée le 3 novembre 1942 et emprisonnée au camp de concentration de Ravensbrück en mai 1943.

Libérée en 1945, Lily Unden devint professeure d’éducation artistique dans différents établissements scolaires du Luxembourg. Son vécu de prisonnière des camps, elle le relata surtout à travers des poèmes. Un de ses poèmes plus connus s’appelle « Fraternité » : « J’ai oublié ta voix, ta prière et ton nom / Mais je sais que ta vie, ta vie dont tu fis don / À ta chère patrie et à l’humanité / N’a pas été perdue et n’est pas effacée / Qu’elle vit et revit dans la fraternité », raconte-t-elle en souvenir d’une compagne morte fusillée dans le camp de concentration.

Hyam est en train de faire la vaisselle, que les habitants du foyer Lily Unden font à tour de rôle. La médecin psychiatre, spécialisée en addictologie, est arrivée de Syrie avec son mari dentiste et ses deux enfants de 14 et 17 ans. « Depuis que nous avons atterri au Luxembourg, je me sens enfin en sécurité », dit-elle. 
« C’est un sentiment que je ne connaissais plus. Je garde beaucoup de séquelles de ce que nous avons vécu en Syrie. »

Hyam aime le calme au Luxembourg, le brassage culturel, « le fait que tout le monde soit accepté ». « Nous avons trop souffert. Je n’ai qu’une envie : tout oublier, commencer une nouvelle vie. Je suis en quête d’une nouvelle patrie, d’un avenir sans guerre, sans souffrance. » Elle espère être respectée en tant qu’être humain et ne plus devoir souffrir de sa condition de femme : « Là-bas, la femme est toujours en bas de l’échelle. »

Si elle a choisi de quitter son pays avec sa famille, c’est surtout « par instinct maternel » : « Je voulais protéger mes enfants, je ne voulais pas que ma fille finisse kidnappée ou que mon fils finisse combattant dans les rangs d’un parti ou d’un autre. » Si Hyam dit encore souffrir des séquelles du passé, elle pense que ses enfants oublieront vite : « Je vois qu’ils aiment bien ce pays, ils participent à toutes les activités et connaissent déjà beaucoup d’endroits. Ils attendent impatiemment de pouvoir commencer l’école. »

La médecin psychiatre attend, elle aussi, impatiemment : « Je voudrais reprendre des études, faire des formations. Mais finalement, je n’ai plus tellement d’ambition. Mon seul souci est la sécurité de mes enfants. Je veux qu’ils soient intégrés ici et qu’ils rendent ce qu’on leur donne. » Avant de repartir faire la vaisselle, Hyam ajoute : « Je pourrais encore dire tellement de choses, mais je serais alors encore en train de parler demain. Ce que je voudrais encore dire, c’est que si je peux faire quelque chose pour ce pays, je le ferai volontiers. Je voudrais remercier du fond du cœur ce pays, les gens qui nous ont accueillis et qui font en sorte que nous puissions nous sentir en sécurité. Merci. »


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