Syrie
: Anatomie d’une révolution manquée

Comment une insurrection pacifique peut-elle déboucher sur une sanglante guerre civile ? La révolution syrienne de 2011, ses acteurs, sa trajectoire et son destin tragique, c’est le sujet du livre « Syrie. Anatomie d’une guerre civile ».

Difficile, ces temps-ci, d’avoir des informations fiables sur la situation en Syrie. Tandis que la grande majorité des reporters occidentaux ont été contraints de quitter les zones de combat – bombardements, snipers et enlèvements rendent le travail sur place trop dangereux -, l’internet et les réseaux sociaux sont inondés de ce qu’on appelle dorénavant des « fake news ». Entre propagande russe pro-Assad et informations véhiculées par des organisations douteuses, car financées par des acteurs extérieurs, il devient de moins en moins évident de faire le tri. Quels sont les acteurs de cette guerre civile qui perdure depuis 2011 ? Quels intérêts défendent-ils, par qui sont-ils financés ? Et comment un moment d’espoir comme le « printemps arabe » a-t-il pu déboucher sur un conflit sanglant qui a coûté la vie à bientôt 500.000 personnes ?

Face à la rapidité avec laquelle les informations traversent la Méditerranée – la guerre syrienne entrera probablement dans l’histoire comme le premier conflit qu’un public occidental a pu suivre « en direct » sur l’internet -, mais aussi face à la superficialité de ces informations, prendre de la distance et explorer les choses en profondeur peut faire du bien. Une exploration en profondeur de la crise syrienne, c’est le pari des trois auteurs de « Syrie. Anatomie d’une guerre civile ». Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, trois chercheurs français en sciences politiques et sociales, signent, avec ce livre, la première « enquête de terrain » sur la guerre de Syrie.

Sur base de 250 entretiens formels et d’une multitude d’entretiens informels menés en Syrie, en particulier dans les zones contrôlées par les insurgés et, dans une moindre mesure, dans les zones kurdes, ainsi qu’auprès de Syriens exilés en Turquie, entre décembre 2012 et août 2013, les trois auteurs tentent de restituer une image assez complète de la situation en Syrie. Des débuts de l’insurrection en mars 2011 à la territorialisation du conflit au profit d’une logique communautaire, le livre dresse un portrait de la multitude d’acteurs et de leurs motivations.

Quand l’insurrection éclate en mars 2011, le régime de Bachar al-Assad est en proie à de fortes tensions sociales et économiques. Du système à orientation « socialiste » de Hafez al-Assad, la Syrie est passée, avec la transition du pouvoir vers Bachar, à un système à caractère néolibéral, sapant ainsi sa base sociale au profit d’un cercle restreint de proches du président.

Une société démobilisée

La société syrienne est largement démobilisée au moment de l’éclatement de la révolution. Alors qu’une grande partie de l’opposition traditionnelle se trouve soit en prison, soit en exil, une multitude de services secrets aux méthodes brutales sont omniprésents. Le pouvoir mise sur l’espionnage et la délation afin d’enrayer toute tentative de contestation. Toutefois, soulignent les auteurs du livre, « la Syrie de 2011 est un État policier en manque de ressources », obligeant par là le régime à travailler de façon préventive en brisant « tous ceux qui montrent des velléités de résistance » et en détruisant ou contrôlant tous les acteurs susceptibles de mobiliser la population.

Ainsi, quand le 13 mars 2011, quinze adolescents de Daraa, ville du sud de la Syrie, sont arrêtés et torturés par les services secrets pour avoir écrit des graffitis contre le régime, ce n’est pas l’opposition traditionnelle qui appelle à manifester. « Les manifestations syriennes se rangent dans la catégorie des mobilisations sans mobilisateurs dans la lignée des événements de 1979 en Iran et d’Allemagne de l’Est en 1989 », expliquent Baczko, Dorronsoro et Quesnay. Les auteurs tentent par ailleurs de comprendre ce qui pouvait motiver des gens sachant exactement que le régime n’allait pas hésiter à leur tirer dessus à sortir dans la rue malgré les menaces. Ils essayent, pour cela, d’appliquer différents concepts issus des sciences sociales au cas syrien – sans succès, puisque le cas syrien est exceptionnel. Ils en concluent tout de même que l’influence des printemps arabes dans d’autres pays était primordiale, puisqu’elle laissait percevoir aux Syriens une « fenêtre d’opportunité ».

Contrairement à ce que pourrait laisser penser la suite des événements, le mouvement de contestation de 2011, qui prend vite de l’ampleur et embrase les pays, a un caractère national, universaliste et unanimiste. Les revendications communautaires sont reléguées au second plan, les slogans des révolutionnaires sont unitaires. En dehors de tout réseau oppositionnel existant, les manifestants, souvent jeunes, s’organisent sur les réseaux sociaux, souvent sans se connaître dans la vie « réelle ».

Concessions, isolation, radicalisation

Si le régime d’Assad est pris de court par l’ampleur des protestations au départ, il adopte rapidement une stratégie de division du mouvement en trois temps. Premièrement, il offre des concessions socio-économiques afin de « noyer les revendications morales et politiques des manifestants dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Les manifestants répondent avec le slogan : « Le peuple n’a pas faim ! » Deuxièmement, il tente de présenter la contestation comme le seul fait des populations arabes sunnites – la majorité du pays – par ailleurs présentées comme terreau du terrorisme islamiste. Dans cette lignée, Assad conclura entre autres des accords avec le PYD : la branche syrienne du PKK kurde obtient le contrôle des enclaves kurdes du nord du pays et, en échange, ne soutient pas l’insurrection ou, pire, la réprime au sein de ses territoires fraîchement acquis. Troisièmement, le régime favorise la radicalisation idéologique de l’opposition en éliminant les modérés et en libérant les radicaux.

Dès le début, l’armée est déployée contre les manifestants. Rapidement, le noyau dur des contestataires est poussé à la lutte armée, au départ dans le but de protéger les cortèges. Bientôt, ce même noyau dur passe à la clandestinité et constitue des unités armées. Au sein de l’armée syrienne, les défections se multiplient ; nombreux sont les soldats, surtout sunnites, qui passent du côté de l’opposition. Du fait de ses ressources limitées et face à une ampleur sans pareille du mouvement, le régime est contraint d’abandonner des régions entières aux insurgés dans un premier temps, se contentant d’offensives éclairs ponctuelles, sans véritablement reprendre du terrain.

À l’été 2012, des centaines d’unités militaires anti-régime, mal équipées et désorganisées, existent sur tout le territoire. Du fait de l’absence d’une organisation préalable, la communication entre les unités s’avère difficile. L’Armée syrienne libre échoue plus ou moins ostentatoirement dans sa tentative d’unifier les différents groupes au sein d’une même organisation. À l’aide de vidéos de leurs exploits militaires postées sur YouTube, les différents acteurs de l’insurrection tentent de se faire concurrence afin d’obtenir le soutien financier et parfois logistique d’acteurs extérieurs, notamment en provenance des pays du Golfe. Tandis que le régime fait de plus en plus appel à ses soutiens iranien et du Hezbollah libanais (mais sous influence directe de Téhéran), les révolutionnaires peuvent compter sur le soutien des pétromonarchies du Golfe et de la Turquie, qui se trouvent en compétition avec l’Iran et s’inscrivent dans une logique d’instrumentalisation des populations sunnites.

Le rôle de la religion

Sous l’influence des pays du Golfe, la religion prend un rôle toujours plus important dans l’insurrection. « Le caractère inclusif des slogans de 2011 cède progressivement devant la radicalisation et la communautarisation des discours », constatent les auteurs. La notion de djihad étant liée à un « imaginaire du martyre » qui donne sens à la mort, elle devient plus importante pour des révolutionnaires confrontés à une brutalité grandissante. « Invoquer Dieu est une source d’apaisement pour des révolutionnaires qui combattent dans un environnement dont la violence réelle est encore accentuée par la multiplication à l’infini des traces filmées de celle-ci », explique le livre.

Au-delà, l’absence d’organisation et la situation chaotique dans l’Irak voisin favorisent l’apparition de groupes armés transnationaux et bien organisés comme le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, et, plus tard, l’État islamique. L’influence de ces groupes, mais aussi le besoin de se faire connaître par les donateurs du Golfe contribuent à la communautarisation du conflit, notamment en favorisant une rhétorique antichiite dirigée contre le soutien du régime par l’Iran. Les auteurs du livre constatent une évolution dramatique de la rhétorique antiminorités et antichiite au fil de leurs enquêtes.

L’image que dessine « Syrie. Anatomie d’une guerre civile » de la trajectoire de la révolution syrienne s’avère relativement complète. Au-delà de la formation et de l’évolution du mouvement contestataire et des événements militaires, les auteurs mettent en exergue les tentatives, par les révolutionnaires, de créer des institutions civiles au sein de « leurs » territoires. Tous les aspects sont traités : du lobbyisme en faveur de la révolution par les exilés à la tenue d’élections dans les territoires arrachés aux forces d’Assad à l’organisation d’une justice au sein de ces mêmes territoires.

Le point faible du livre réside dans une promesse non tenue : contrairement à ce que pourrait faire croire le sous-titre du livre, il s’agit de l’« anatomie d’une révolution manquée ». Les personnes interviewées sont presque exclusivement des insurgés ou des habitants des quartiers insurgés. Les membres des groupes islamistes interrogés sont très rares – les raisons pour cela semblent évidentes -, tout comme les personnes affiliées au PYD kurde. Les informations sur l’« autre côté » de la guerre civile, sur le régime et ses soutiens, sont exclusivement tirées de sources secondaires, ce qui ne contribue pas à l’équilibre politique du livre. Néanmoins, l’approche choisie par les auteurs permet de restituer une image globale et détaillée de cette révolution manquée – ou trahie – qu’est la révolution syrienne.

Adam Baczko, Gilles Dorronsoro, Arthur Quesnay, « Syrie. Anatomie d’une guerre civile », CNRS éditions, Paris, 2016.

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