RADIO: La fréquence des trois cultures

Radio Ara est une bien curieuse institution dans le paysage médiatique luxembourgeois : une onde communautaire où se croisent les cultures mais aussi les malentendus du pays.

De nouvelles technologies pour une radio qui vient juste de sortir de ces années de jeunesse.

Il était bien embarrassé, Monsieur le ministre de la communication Jean-Louis Schiltz lors de l’inauguration des « nouveaux » studio et logo de radio Ara. Visiblement non préparé, le ministre a dû improviser une déclaration devant la presse. Et comme si cet exercice n’était pas encore assez pénible, le fait que ce soit radio Ara lui donnait le reste. Mettons que les termes « culture », « diversité » et « indépendance » s’alternaient dans les phrases de son discours sans toutefois faire du sens à chaque fois. Mais il est vrai aussi qu’il est difficile d’inaugurer un studio dans lequel son ministère n’a pas investi un cent. Bref : tout le monde dans la pièce savait que le ministre et son parti le CSV ne sont pas connus pour soutenir activement l’initiative de radio Ara. Une radio qui se veut directe, communautaire ouverte à tous et à toutes et qui peut aussi poser des questions embarrassantes. Car, à peine Schiltz sorti de son improvisation il a dû faire face à un intervieweur, Ron Tuffel, originaire d’un pays d’Afrique, qui lui demandait comment c’était là-bas, car lui n’avait pas encore eu l’occasion de voir son pays d’origine?

On pourrait multiplier les anecdotes de ce genre, radio Ara reste peut-être la seule station radio du pays où un imprévu peut susciter l’hilarité et la joie générales. Ce qui est dû à son histoire peu orthodoxe. « L’aventure a commencé au milieu des années 80. Il y avait un petit émetteur dans un garage au Limpertsberg. Je m’y rendais en vélo dès que je pouvais », se rappelle Guy Antony qui est resté fidèle à son bénévolat pour les ondes Ara depuis les débuts, « mais je n’osais pas prendre la parole à l’antenne. Mes parents me l’avaient défendu car à leurs yeux c’était illégal », plaisante-t-il. Les débuts étaient marqués aussi par une mouvance idéologique de gauche dont l’idée était de prendre les ondes pour subvertir les discours officiels. Une tendance à la mode en ces années 80, qui virent de grands changements dans le paysage médiatique européen. Ainsi, c’était une fois de plus la France qui servit d’exemple à ses petits voisins. Dans l’Hexagone, le ras-le-bol des ondes officielles, des mensonges de l’ORTF en particulier, avaient fait naître tout un univers de radios pirates. Celles-ci pouvaient se réjouir d’un fort succès, ce qui poussa le président Mitterand fraîchement élu à légaliser ces radios. La radio privée était alors née, même si on ne peut pas être sûr à cent pour cent du bienfait de cette décision, vu ou entendu le lavage cervical que certaines ondes commerciales causent à leurs auditeurs. L’histoire de radio Ara peut être située à la marge de cette évolution, avec une différence de taille : Ara n’est jamais devenue une radio commerciale. Même si elle a dû se structurer en société à responsabilité limitée pour se légaliser et se procurer la permission d’émettre. « C’était un pas nécessaire à l’époque », commente Antony, «  mais il y a une clause dans le contrat qui interdit que quelqu’un puisse se procurer plus de 25 pour cent de la radio ». Cela pour éviter un éventuel rachat intégral de la station. A l’époque, ce fût Robert Garcia qui a initié la marche à travers les institutions. Sans l’ancien coordinateur général de l’année culturelle – qui a d’ailleurs continué à animer son émission de musiques du monde tout au long de l’année 2007 – radio Ara ne serait donc pas ce qu’elle est en ce moment. « A ne pas oublier aussi le travail de Jang Krieps, qui a été présent dès les débuts, et sans ses aptitudes techniques nous ne pourrions pas émettre », rappelle Antony.

Ainsi, l’indépendance de la radio est garantie. Même si Antony admet que les moyens manquent pour en faire une « vraie » station professionnelle. « C’est très difficile de faire fonctionner une radio sur la base du bénévolat. Au début, l’ambition était de faire plus d’interviews ou d’émissions thématiques. Mais entre?temps, on a dû reconnaître que le seul truc qui marche vraiment ce sont les émissions de musique ».

Mais là du moins, ça fonctionne. Rares, ou quasiment inexistants sont les groupes luxembourgeois qui ne sont pas encore passés dans les studios de radio Ara. Avec des émissions spécialisées dans tous les genres et sous-genres – même ceux qu’on croyait ne pas exister – radio Ara est aussi la seule station à ne jamais avoir refusé un entretien à un groupe et où même les musiciens les plus obscurs ont leur chance de trouver leur public. Ce qui n’est vraiment pas le cas pour leurs acolytes d’Eldoradio ou DNR, même si ces derniers se disent aussi concernés par la scène luxembourgeoise. Mais peut-être ne parlent-ils pas de la même chose.

« En tout cas, radio Ara peut être subdivisée en trois sections : le programme anglophone du matin, les émissions de jeunesse Graffiti, qui sont encadrées par des éducatrices payées par le ministère de la famille, et les autres », décrit Antony. De ces trois, le premier a eu du mal à passer. « Beaucoup de gens pensaient que cela allait être la mort de la radio alternative », se rappelle-t-il « mais il faut aussi voir qu’il nous était difficile, voire impossible de garantir un programme en live le matin par des bénévoles ». Un programme produit par des professionnels anglophones pour la « community » qui s’est établie au Luxembourg, n’est peut-être pas ce qu’on attendrait d’une radio alternative, mais qu’importe ? Les programmes anglophones sont ceux qui attirent le plus d’annonceurs et la manne financière – de laquelle profitent en partie aussi les autres émissions – est bienvenue. D’autant plus que les autres émissions attirent de moins en moins de pub. Ainsi, un équilibre profitable à tous s’est établi.

De toute façon, radio Ara, comme tout autre médium, a connu son évolution. Et cela se reflète aussi dans son nouveau logo. « L’histoire du nouveau logo est vieille. Cela faisait des années que nous n’étions plus satisfaits avec la tache d’encre qui y figurait. Alors que le perroquet et les trois couleurs, c’est beaucoup plus nous », déclare-t-il. Et c’est vrai que le nouveau logo correspond beaucoup plus à une radio qui se veut « la fréquence de toutes les cultures ».

A l’avenir, Antony souhaite un encadrement peut-être meilleur des émissions du soir, car il admet avoir beaucoup appris en suivant de près l’évolution des émissions de jeunesse. Ce qui est à voir ou à entendre.


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