Sarko, l’enfant de la télé

François Jost est professeur d’université à la Sorbonne Nouvelle Paris III. Il y dirige le Centre d’Etude sur les Images et les Sons Médiatiques (Ceisme). En tant que critique des médias, il a plusieurs livres à son actif, le dernier en date est intitulé « Le téléprésident » et s’intéresse à la façon dont le président français Nicolas Sarkozy se sert des médias pour mieux régner. Il interviendra le 22 mai à l’université du Luxembourg dans le cadre de la conférence « La promesse des genres télévisuels – Comment regardons-nous la télévision ? ». Pour plus d’informations, voir le blog de François Jost : http://mathias012.vox.com.

woxx : Quel est le principal atout d’un téléprésident ?

François Jost : Ce que je voulais montrer dans ce livre, c’était qu’il y avait une grande connivence entre la façon dont Sarkozy utilise les médias et la structure même de la télévision d’aujourd’hui. On a eu auparavant des présidents qui étaient plus ou moins télégéniques, des gens qui connaissaient l’outil télévision plus ou moins bien. De Gaulle, Mitterrand, même Chirac – ils savaient comment parler à une caméra.

Quelle différence y a-t-il pour Sarkozy ?

Avec Sarkozy, on a une autre génération et un autre type de relation à la télévision. C’est un enfant de la télé qui s’est approprié une communication qui correspond à la structure même de la télévision. La première leçon est que les choses n’existent qu’à condition d’être visibles. On ne peut pas lancer des mesures ou donner des informations sans les accompagner d’images. Dans un premier temps, cela a très bien fonctionné parce qu’il était toujours sur le terrain et c’est de là que partaient ses décisions, après la mise en scène d’une expertise sur le terrain très rapide. Ce qui est définitivement le fonctionnement d’un journaliste télévisuel. Cette connivence démontre qu’il a très bien compris la leçon de l’information télévisuelle.

Quelles autres leçons en a-t-il tirées ?

Le culte des victimes en serait une autre. Il a compris très vite qu’il fallait être du côté des victimes. En cela, il fait exactement comme les talkshows et les reality shows, qui mettent en scène surtout des victimes. Il peut valoriser les victimes au détriment de l’écoute de toutes les parties. Que ce soit dans les émissions de Jacques Pradel d’il y a vingt ans ou dans les shows de Delarue, on écoute d’abord les gens qui sont victimes des institutions. Ce qui fait que Sarkozy, lui aussi, est allé sur le terrain, où il a réuni des pères d’enfants violés ou des femmes de marins perdus en mer. En tout cas, plus facilement que les prix Nobel, par exemple. Sa façon de communiquer est plus inspirée de tous les programmes télévisuels des vingt dernières années, que d’un simple usage de l’outil télévision.

Quelle est la différence entre Sarkozy et Berlusconi ?

Du point de vue des thèmes, ils ont beaucoup de points communs. La différence essentielle, c’est le trajet. L’un est un homme des médias, qui pouvait en profiter pour être présent partout, pour mieux se lancer en politique. L’autre est un homme politique qui a fini par s’approprier les médias et croire qu’ils doivent lui obéir. L’idéologie est très proche, même si les trajectoires sont inverses.

Des hommes politiques qui utilisent les médias – est-ce une évolution normale ou très dangereuse ?

C’est les deux. Le télépopulisme est certainement dans l’air du temps. On voit bien qu’entre la république des sondages, qui a été celle sur laquelle s’appuyait Sarkozy pour faire passer ses mesures, et l’audimat, il y a des connivences. Ce qui est juste, c’est toujours ce qui est accepté par le plus grand nombre. La vérité se détermine par une sorte de moyenne quantitative, comme si on pouvait la chiffrer. Par ailleurs, il y a des parallèles entre les téléréalités, à savoir la prétention qu’on est du côté des petits contre les grands qui les exploitent et les poursuivent. Cela se retrouve aussi bien dans les discours de Sarkozy que de Berlusconi, qui surfent sur ce populisme. Le message qu’ils veulent faire passer, c’est de dire que les vraies gens seraient plus vrais que toutes les autres couches de la société.

L’abus des médias par la politique est-il devenu inévitable de nos jours ?

C’est une question qu’il est légitime de se poser. On peut craindre que oui. Par exemple, une chose qui m’a effarée en tant que personne d’une génération qui a connu 68, c’est qu’aujourd’hui Olivier Besancenot, qui est tout de même représentant de la LCR, donc un parti opposé au culte de la personnalité vu que trotzkiste, se retrouve chez Michel Drucker pour faire sa publicité. J’ai été sidéré de voir cela. On se demande ce qui a changé. C’est-à-dire, si la révolution doit se faire en passant par Drucker, c’est terrifiant – cela enlève toute valeur à la contestation.

Si de nos jours même la LCR a besoin d’un plan de communication, cela veut-il dire que l’emprise des médias est en train d’effacer la différence entre droite et gauche ?

Oui, c’est le cas. Comme la télévision – sur le modèle américain – doit être objectionless, c’est-à-dire qu’elle doit heurter le moins possible, il est évident que cette manière de faire qui s’applique aux programmes télévisuels, ainsi qu’à la publicité aussi, est en train de s’appliquer également aux hommes politiques. Ils ne veulent plus convaincre sur des différences, mais ils veulent surtout ne pas heurter. Et cela mène à l’effacement de droite et de gauche.

Cela ne traduit-il pas aussi un certain opportunisme ? Si la gauche était tendance en ce moment, Sarkozy serait-il un communiste ?

Cela se pourrait très bien. En même temps, je pense que sur le fond, il défend des valeurs profondément de droite. Mais s’il avait pu vaincre en arborant des valeurs de gauche, il l’aurait fait. De même pour la télévision : si elle sait que les valeurs de gauche sont majoritaires pendant un moment, elle va être de gauche aussi. C’est de la démagogie.

Cette démagogie, ne trouve-t-elle pas ses fondements dans le fascisme ?

Oui, il y a quelque chose que j’avais dit avant l’éléction présidentielle, quand on m’avait demandé quelles étaient les valeurs du sarkozysme. Et je crois qu’il y a une valeur qui n’a jamais été assez mise en avant, c’est la vérité. Quand il a dit le 8 mai que la vraie France était celle des résistants, c’est formidable. Mais il s’agit toujours d’une vue très partielle exprimée au nom de la vérité. Il y a la vraie France, les vraies gens – et tout les hommes qui croient connaître le vrai et en font la promotion peuvent finir par être dangereux.

Au-délà de la critique, quelles issues voyez-vous à ce problème ?

Essayer de réintroduire le temps. Je crois que le problème essentiel est qu’on est passé d’une télévision qui n’émettait pas toute la journée, qui avait des journaux télévisés deux fois par jour, à la télévision et à l’information en continu, aux breaking news et tout le reste. Il faut pour n’importe quel communicant être communiqué sans arrêt. On est assailli constamment par l’information et on sent bien qu’on a besoin d’une réfléxion à plus long terme. Et je pense que si des hommes politiques conscients voulaient aller à l’encontre de tout ça, ils pourraient mettre en avant le temps de la réfléxion.


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