OPÉRA AU CINÉMA: Une soirée pour le tsar

Le seigneur du Kremlin manipulé par ses conseillers. Un jésuite polonais et un réfugié russe qui préparent une invasion. Projeté à L’Utopolis, il ne s’agit pourtant pas du dernier polit-thriller, mais de Boris Godounov, transmis en direct à partir du Met de New York.

Touchez pas à mon pote ! Un « innocent » impertinent, un tsar fou, un conseiller intrigant.

Une foule se tient devant le monastère de Novodievitchi, où a lieu une réunion politique importante. Des policiers avec des casques en acier veillent au grain, distribuent des coups de gourdin. Sur ordre du commandant de police, la foule se met à genoux, commence à chanter. Oui, nous sommes à l’opéra, et c’est le choeur du Metropolitan Opera de New York qui supplie Boris Godounov de prendre le pouvoir. Voici que les dignitaires vont sortir, la police leur ouvre un passage en fonçant dans la foule. Un agent accourt, son bras se lève, le gourdin se rapproche … on se recroqueville dans son fauteuil. Pas besoin de lorgnette, c’est le zoom qui fait participer à l’action. Car non, nous ne sommes pas au Met mais à l’Utopolis, et nous assistons à la deuxième retransmission de la saison dans le cadre du « The Met Live in HD ». Au programme, le fameux opéra de Modeste Moussorgski, dont la longueur dépasse largement celle de la plupart des films, même extra-longs : 330 minutes, deux entractes compris.

Le samedi soir a commencé tôt – il a fallu venir à six heures, au lieu de sept pour les opéras de longueur plus modeste. Tout au fond de l’aile gauche, dans une sorte de salon, il y a une réception où se pressent spectatrices et spectateurs. Il s’agit d’un public hétéroclite, plus âgé que pour un film, mais pas vraiment habillé « opéra » : quelques jeans même, mais pas de robes du soir, ni de costumes-cravates. Par contre, comme à l’opéra, du champagne, il y en a : l’Utopolis sert même une petite collation avant chaque diffusion de concert, c’est compris dans les 25 euros que coûte le ticket ! Alors les gens discutent autour des petites tables en dégustant leur flûte et leur mini-sandwich. Les habitués sont arrivés vers cinq heures et demie ou même avant, car pour entrer dans la salle, il faut faire la queue, et ce sont les premiers qui ont les meilleures places.

Une fois assis, on voit d’abord défiler quelques bandes-annonces d’opéras à venir, puis des images en direct de New York. Assis sur des fauteuils aussi rouges que ceux à L’Utopolis, voici que nous observons à travers l’oeil de la caméra le public du Met. Une dame salue de la main – on s’y croit tellement qu’on a envie de la saluer en retour. La caméra zoome sur un balcon : de jeunes femmes en robes légères, épaules nues. A l’Utopolis, mieux vaut ne pas arriver ainsi habillée, car la température est un peu fraîche. Le nombre de personnes dans la salle dépasse maintenant la centaine. Pour Boris Godounov, opéra réputé difficile, ce n’est pas mal – pour un opéra italien, mieux vaut ne pas arriver en retard …

L’histoire en direct

Renseignement pris, la formule « Met Live » a effectivement du succès. Véronique Lange, marketing manager d’Utopia SA, ne souhaite pas divulguer les chiffres, mais renvoie aux faits : alors que les premières retransmissions, il y a trois ans, avaient lieu au seul Ciné Utopia, depuis deux ans on les diffuse également à l’Utopolis et même à l’Utopolis Longwy. Le public d’Utopia serait même en majorité constitué d’abonnés. Les représentations choisies pour être retransmises en Europe commencent habituellement à 13 heures à New York, décalage horaire oblige. Le véritable « live » a aussi ses désagréments : des perturbations au niveau de la transmission par satellite conduisent a des coupures. Durant le Boris, cela a été agaçant à deux ou trois moments, sans pour autant gâcher le plaisir sur l’ensemble du spectacle.

Et du plaisir, il y en a, pour les oreilles, pour les yeux et pour l’intellect. Après le monastère, nous voici devant le Kremlin pour le couronnement. L’orchestre joue des accords puissants imitant des sons de grandes cloches, puis le peuple chante « Slava, slava ! », gloire au tsar. Le fameux choeur du Met a commencé les répétitions sur les difficiles textes russes début août, et le résultat est à la hauteur de l’effort. Entrée en scène de Boris Godounov, vêtu d’une longue robe dorée, et accompagné de son fils et de sa fille rayonnants comme des anges. Officiellement, Boris a accepté d’occuper le trône vacant pour stabiliser le pays, mais on raconte qu’il aurait été impliqué dans la « mort accidentelle » du jeune Dimitri, héritier légitime. La scène s’achève sur une musique festive et sauvage.

Changement de décor. Scène nocturne. Devant un mur d’un bleu violâtre, le vieux moine Pimène inscrit l’histoire tourmentée de la Russie dans un livre de taille surhumaine. Sur une musique douce, il chante d’une belle voix de basse… et le public dans la salle comme au Met est remarquablement silencieux. La musique devient plus tumultueuse quand le novice Grigori se réveille. Pimène lui parle de l’assassinat du tsarévitch, et Grigori décide de s’enfuir du monastère et de se faire passer pour Dimitri. La machine à produire de l’histoire, guerre et souffrances se remet en marche.

Deuxième acte, un salon au Kremlin. La mise en scène reste minimaliste. Un plan arrière doré pour le palais, et en plus du gros livre des cartes géantes qui symbolisent le désir de maîtriser le destin du royaume. Royaume accablé par des incendies de forêt et d’autres catastrophes – le peuple accuse le tsar maudit et serait prêt à se révolter. C’est du moins ce que rapporte le conseiller Chouïski à Boris. De plus en plus nerveux, celui-ci finit par avoir des visions du fantôme du petit Dimitri assassiné … René Pape interprétant le tsar rend bien la désagrégation du personnage. Sa voix de basse est grandiose, son jeu de scène est convaincant. Là encore, le zoom de la caméra permet d’apercevoir tous les détails, l’accoutrement de maquereau de Chouïski, les cheveux ébouriffés de Boris, ses gestes saccadés, sa terreur, son effondrement.

Fin de l’acte. Applaudissements à New York … mais pas à l’Utopolis, où le public adhère aux conventions cinématographiques. L’exploitant aussi : durant les entractes, pas de champagne de prévu. Les spectateurs déambulent dans le couloir, quelques-uns s’approvisionnent en popcorn, puis retournent dans la salle où une sorte de bonus est offert : des interviews en direct avec les interprètes. Tour à tour le chef d’orchestre Valeri Gergiev, le metteur en scène Stephen Wadsworth, plusieurs acteurs et actrices et enfin René Pape défilent devant le micro de la présentatrice américaine. Les interjections « oh really ? » et « wonderful » de celle-ci provoquent le rire de la salle, mais la description que donnent les artistes de leur travail est informative. Surtout, cela permet de porter un autre regard sur le terrible Boris – le chanteur René Pape apparaît sympathique, avec de beaux yeux bleu turquoise et de charmantes fossettes quand il nous gratifie d’un sourire.

Une autre interview avec la célèbre soprano Anna Netrebko est consacrée au prochain opéra au programme, le Don Pasquale de Donizetti. Enfin, le Met fait un appel au soutien – financier – afin de poursuivre le projet. En effet, le budget global de l’opéra new-yorkais est couvert pour moitié par les contributions de particuliers. Issu de l’idée de démocratiser l’accès au théâtre lyrique, „Met live? est aussi un succès commercial. En 2009/2010 plus de 2,4 millions de tickets se sont vendus, contre quelque 800.000 personnes qui ont assisté aux représentations au Met même. Cependant, la sophistication technique de l’entreprise est considérable: coordination d’une dizaine de caméras en direct, mixage du son, transmission par satellite, et calage des installations sonores à l’Utopolis.

Zoom sur Boris

La qualité sonore est particulièrement appréciable au troisième acte, où la musique délaisse le style âpre typique de Moussorgski pour prendre des accents tchaïkovskiens. Rajouté après coup par le compositeur, il s’agit d’une histoire d’amour et d’intrigues entre Grigori, qui se fait passer pour Dimitri, Marina, une ambitieuse princesse polonaise, et le jésuite Rangoni, qui voudrait, avec l’aide du couple, reconvertir au catholicisme la Russie orthodoxe. Cet acte comporte quelques longueurs, et le suivre au cinéma est une véritable bénédiction. On admire de près la belle princesse au charme vampirique qui prépare sur des cartes surdimensionnées sa campagne de Russie, et la caméra prend la perspective de Grigori quand elle filme en contre-plongée Marina qui se tortille debout sur la carte, puis enjambe son héros…

Second entracte, la soirée commence à devenir longue. Heureusement que les fauteuils sont confortables, et qu’à partir de maintenant, l’action va « accelerando ». D’abord une scène de foule où le tsar et ses enfants distribuent du pain au peuple – par-dessus un mur de soldats. Un « innocent », un fou sacré, interpelle Boris sur l’assassinat du jeune Dimitri. Ensuite, conseil des boïars. Les nobles russes mettent hors la loi le « faux » Dimitri qui, à la frontière polonaise, se prépare à marcher sur Moscou, mais Chouïski joue un double jeu. Quand Boris apparaît, les détails visuels confirment ce que les paroles et la manière de chanter indiquent : cheveux hirsutes, mèches grises, regard hagard – il est tourmenté par sa mauvaise conscience, à moitié fou. Dans la scène suivante, voilà qu’il agonise aux sons d’une musique apocalyptique, la caméra rivée sur son visage défait, puis sur sa main immobile.

Après cette fin qui n’en est pas une, l’opéra se termine sur un triomphe de la justice qui n’en est pas un non plus. C’est le peuple russe qui en apparence reprend les rênes et se soulève contre les boïars. Les interprètes du choeur du Met s’en donnent à coeur joie : ils et elles humilient, frappent, torturent quelques nobles capturés, et arrachent les pages du fameux livre surdimensionné. Mais la révolte du peuple n’est pas une révolution : la foule acclame l’arrivée de Marina, de Rangoni et de Grigori, futur tsar. Ce que le livret ne dit pas, mais que le public russe de l’époque savait : le « Temps des troubles » ne fait que commencer. Grigori sera assassiné à son tour sur ordre de Chouïski, qui occupera lui-même le trône. Deux autres « faux Dimitri » apparaissent, et ce n’est que huit ans après la mort de Boris que Michel Romanov refonde une dynastie stable. « Coulez, coulez, larmes amères ! », le dernier air de l’opéra, chanté par l’« innocent », se lamente sur le sort de la Russie. Peu avant minuit : applaudissements à New York, bavardages à l’Utopolis… Lentement, comme après un film, les spectateurs quittent la salle, un peu assommés, un peu rêveurs, après cette soirée épatante.

Boris Godounov a été projeté le 23 octobre dernier. Prochain « Met live » : Don Pasquale, le 13 novembre à 19h.
Plus d’infos : www.utopolis.lu


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