EIS SCHOUL: L’effet tornade

En 2008, c’est plein d’entrain que les pédagogues et enseignants du Glen se sont investis dans l’école-pilote Eis Schoul. En 2011, c’est avec d’autant plus d’amertume qu’ils s’en séparent.

Comme balayée par une tornade, Eis Schoul perd peu à peu ses éléments fondateurs.
C’est du moins l’avis du Glen.

La rumeur selon laquelle le Glen (Groupe luxembourgeois d’éducation nouvelle) allait rompre avec le projet pilote Eis Schoul circulait depuis un certain temps déjà, mais mardi, c’était officiel. Il faut dire que la politique de communication du Glen n’est pas toujours des plus transparentes. Des « mauvaises expériences » avec la presse auraient conduit l’organisation pédagogique à se protéger comme si elle veillait sur des dossiers classés « secret défense ».

Ce qui vaut pour la communication externe semble également valoir pour la communication interne. Rien de bien méchant, si ce n’est que la prise de position du Glen, qui a été transmise le lendemain à la presse l’a été par le comité aux membres lors de l’assemblée générale et non pas avant. Si, comme dans toute organisation, un comité exécutif légitimé par la base ne peut évidemment pas consulter celle-ci pour chaque prise de position publique, il est assez étonnant que ce comité n’ait pas prévu une adoption par les membres, alors même que le projet Eis Schoul est fondamental pour le Glen, et que cette prise de position coïncidait avec la tenue de l’assemblée. Finalement, le texte a tout de même été adopté par quinze voix contre deux après une laborieuse « pause lecture ».

Ce mardi donc, la salle polyvalente à Bridel a accueilli une vingtaine de membres et de sympathisant-e-s du Glen à l’occasion de son assemblée générale ordinaire. Pas si ordinaire que ça, car, d’une certaine manière, Eis Schoul est comme orpheline. Denis Scuto, président du Glen, a choisi des mots définitifs en estimant, lors de la discussion animée qui a suivi la présentation de la prise de position à propos de Eis Schoul, que le Glen devait désormais faire le « deuil » de cette école.

La séparation flottait dans l’air depuis un certain temps. Le Glen avait déjà perçu l’installation d’un supérieur hiérarchique comme une importante entorse au principe de démocratie de base et de collaboration entre tous les acteurs de l’école. Ce dernier, qui est en fait le président du comité d’école et qui est désormais détaché de ses fonctions enseignantes, peut en effet trancher en cas d’urgence. Ceci fut introduit lors d’un incident qui se solda par la blessure à l’oeil d’une élève par un camarade réputé « compliqué ».

Travail de deuil

Mais pour nombre de membres du Glen, cet incident a surtout servi d’alibi pour mettre en place une autorité hiérarchique. « Le ministère ne veut pas comprendre qu’il y a un problème de violence dans toutes les écoles du pays et que de tels événements se produisent également dans les écoles où il y a un directeur d’établissement », estime Scuto. La pilule est d’autant plus amère pour le Glen qu’à l’origine, l’association ne voulait même pas entendre parler d’un président de comité, estimant qu’un comité sans structure hiérarchique aurait dû suffire. Mais contrairement à la fonction de supérieur hiérarchique, celle de président ne disposait pas de pouvoirs spéciaux d’urgence. Et Scuto de s’interroger ouvertement sur le manque de soutien au sein du ministère, d’autant plus que la ministre elle-même, « initialement en tout cas », n’était pas non plus favorable à une sorte de directeur d’école. « Mais tout cela n’est que spéculation », conclut-il d’une manière qui en dit long.

Marc Hilger, le président du comité, qui a passé une bonne partie de la journée de mercredi à répondre aux sollicitations des journalistes, ne voit pas une rupture avec les fondamentaux du projet initial dans l’introduction de la fonction de supérieur hiérarchique : « Mon pouvoir ou mon absence de pouvoir est déterminé par un règlement interne qui n’existait pas auparavant et ce qui est prévu par la loi ». Il tient toutefois à souligner que l’organe de décision principal reste l’assemblée du personnel, où tout le monde dispose à égalité d’une voix. La seule chose qui a changé, c’est la clarification de l’autorité qui est à même de trancher dans certains cas.

Une chose est certaine, la question de la bonne attitude à adopter face aux difficultés que peuvent poser certains élèves fait débat, y compris au sein du Glen. Présent lors de l’assemblée, le député vert Claude Adam, qui suit les questions scolaires pour sa fraction et qui sympathise ouvertement avec le projet, a voulu savoir quel était le message de cet échec et ce qui resterait de l’expérience : « Le principe de l’inclusion est-il en train de couler ? » Denis Scuto n’a pu cacher son amertume. Un peu plus tôt, il avait cité en exemple certains élèves issus des classes d’accueil, considérés comme étant « perdus », et qui ont, après leur passage par Eis Schoul, intégré avec succès l’enseignement secondaire technique.

« Il faut aussi savoir que les dix pour cent d’élèves à besoins spécifiques que nous avons accueillis n’étaient souvent pas ceux qui posaient les plus grandes difficultés », a précisé une membre et enseignante du Glen, mais des enfants « sans étiquette » et qui sont confrontés à des problèmes plus profonds, issus de leur entourage ou de leur socialisation. « Cette histoire d’étiquette était une manière de légitimer le projet », explique Scuto. Question tactique ? Le but était que cette étiquette d’élève à « besoins spécifiques » s’évapore d’elle-même car la pratique ferait force de démonstration. « Mais voilà », conclut-il, « il suffit d’un incident et l’on commence à remettre peu à peu en question tous les éléments fondamentaux de l’école qui s’envolent un à un. C’est l’effet tornade. »

L’école, un art martial comme les autres

Le gros des débats a tourné autour de la question disciplinaire avec pour toile de fond une mesure qui vient d’être généralisée à toute l’école : la « ceinture de comportement ». La mesure n’est pas qu’étrange aux yeux du profane, certains membres du Glen ne semblaient pas en avoir entendu parler. Le principe est simple : un peu à l’image des arts martiaux orientaux, les élèves se voient attribuer une « ceinture » tout à fait symbolique et dont la couleur change à mesure qu’ils progressent, passant du blanc au jaune, au vert, au marron… En principe, cette couleur, sous forme de pastille colorée, est apposée à côté du nom de l’élève sur une feuille accrochée quelque part dans la salle de classe. Chaque couleur comporte un certain nombre de droits et de devoirs. Ce qui peut conduire, comme l’a expliquée une membre du Glen, à ce qu’un élève soit temporairement exclu d’une activité. Et par définition, « exclusion » rime mal avec l’idée d’« inclusion », qui constitue, avec la recherche et la démocratie, un des trois piliers fondamentaux du projet.

Cette mesure est en tout cas sévèrement critiquée par Denis Scuto et d’autres membres. Toutefois, une poignée d’entre eux ont émis quelques réserves. « Au début, je n’y étais pas favorable, mais dans la pratique, cette mesure a eu des côtés positifs », concède l’un d’entre eux, estimant que « l’idée de base n’est pas complètement à côté de la plaque, car elle aide à donner aux enseignants une marche à suivre avec les élèves ». Le débat était lancé. Tandis qu’une membre suggère qu’il faudrait alors donner la possibilité aux élèves d’attribuer une ceinture aux enseignants, un autre, témoignant d’élèves qui, par révolte, auraient protesté contre ce système en menaçant de continuer ou d’intensifier leurs comportements problématiques. Et si une partisane de la ceinture estime que cette mesure l’aurait aidée afin de motiver un élève pour participer à la visite d’une ferme, une autre lui rétorque que le fermier lui-même, avec tout son bon sens paysan, n’aurait pas compris pourquoi exclure un élève d’une telle activité qui serait justement appropriée à celles et ceux qui se montreraient plus turbulents. Quant à Marc Hilger, il ne comprend pas les critiques à propos de cette mesure, dont des chercheurs et experts auraient validé la légitimité, soulignant en passant qu’elle est issue de la pédagogie nouvelle et de l’école Freinet. Quoi qu’il en soit, la direction de Eis Schoul et le Glen sont d’accord sur un point : il vaut mieux que chacun continue son chemin séparément.


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