PRESSE QUOTIDIENNE: Saint-Paul affronte la modernité

La Voix du Luxembourg va s’éteindre fin septembre. Le quotidien francophone du groupe Saint-Paul n’a pas su résister aux bouleversements qu’a connus récemment le paysage médiatique luxembourgeois.

Dans deux petites colonnes en bas de deuxième page, intitulées « Saint-Paul Luxembourg redéfinit son offre pour le public francophone », le Wort annonçait samedi dernier la fin de son pendant en langue française. Dix ans après sa première parution, le 2 octobre 2001, La Voix va donc disparaître. Ses 30 collaborateurs se retrouvent devant un avenir incertain. Le journal payant, initialement lancé pour concurrencer avec Le Quotidien, successeur de l’édition luxembourgeoise du Républicain Lorrain et produit en coopération avec la concurrence eschoise de l’editpress, n’a en fin de compte jamais pu amasser un nombre suffisant de lecteurs pour être rentable à longue durée.

Malheureusement, aucun responsable du groupe Saint-Paul n’a voulu se prononcer sur les causes de l’extinction face au woxx. Le communiqué publié samedi définit « l’émergence de l’Internet » comme une raison principale. Celle-ci aurait empêché à « l’offre papier payante destinée au lectorat francophone de se développer comme prévu ». Bien sûr, l’impact de la concurrence digitale, qui menace la presse imprimée dans le monde entier, ne peut être négligé. Néanmoins, ce facteur est loin d’être la seule cause pour l’extinction de « La Voix », car le petit marché luxembourgeois, a été affecté par de nombreux autres changements depuis la fin des années 90.

Notamment l’apparition de quotidiens gratuits (l’essentiel et Point24) en 2007, se présente comme événement crucial. Bien que la presse gratuite constitue une concurrence sérieuse pour tous les journaux traditionnels, le fait qu’aussi bien l’essentiel que le Point24, paraissaient initialement en français pesait particulièrement aux quotidiens payants francophones. Ainsi, Léon Zeches, ancien administrateur délégué du groupe Saint-Paul, s’était lamenté en 2009, dans une interview avec le magazine Paperjam, d’une surabondance de l’offre : « Dans le contexte actuel, ni Point 24 ni L’essentiel ne peuvent être rentables. Ils pourraient à la rigueur le devenir si l’un des deux disparaissait, tout comme Le Quotidien ou La Voix du Luxembourg pourraient le devenir si l’autre abandonnait. » Suivant cette logique, La Voix serait donc aussi une victime de la concurrence intense entre les titres imprimés.

La Voix, qui prend fin en échec, n’est d’ailleurs pas le seul projet du groupe Saint-Paul, qui n’était pas couronné de succès durant les dix dernières années. De même, la division du Wort en quatre sections locales en 2005 était révisée rapidement, suite à une vague de réclamations de la part du lectorat (woxx 796). Ensuite, l’abrégement du titre traditionnel « Luxemburger Wort » en « d’Wort » n’aura duré que trois ans. Dans le domaine des gratuits, le Point24 n’a jamais pu rattraper son retard sur le concurrent principal, l’essentiel (126.400 lecteurs journaliers contre 72.200), malgré des éditions en trois langues différentes et un changement du format. Saint-Paul, traditionnellement fondé sur l’incontestée position de force du Wort, a donc sérieusement chaviré ces dernières années. 

Par conséquent, la suspension de La Voix peut être interprétée comme faisant partie d’une série d’efforts récents de la direction de répondre aux réalités d’un paysage médiatique de plus en plus agité. Le groupe indique vouloir compenser la disparition du quotidien par un renforcement des versions françaises de wort.lu et du Point24 pour pouvoir « répondre aux attentes d’un lectorat de plus en plus friand d’une information gratuite et instantanée ». L’extinction de La Voix se présente donc comme une défaite des médias traditionnels face à la presse gratuite et des médias digitaux. Une tendance, ouvertement regrettée par Léon Zeches en 2009 qui avouait , juste avant de prendre sa retraite: « Si ça ne tenait qu’à mes seules convictions personnelles, je favoriserais plutôt La Voix. ». Fini, en tout cas, les temps quand les responsables de Saint-Paul pouvaient « se pencher en arrière tranquillement et observer les développements dans les pays voisins », comme le décrivait l’institut pour médias et politique de communications de Berlin en 2010.


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