NEIE LYCEE: Entre innovation et improvisation

A l’automne, le Neie Lycée ouvrira ses portes aux premiers élèves. La philosophie du projet a beau avoir été élaborée durant des années, l’équipe enseignante et les élèves seront plongé-e-s dans l’inconnu.

Un conteneur, des graviers et une pelleteuse à côté du bâtiment en partie désaffecté qui longe la rue de l’Aciérie à Hollerich. Le terrain qui va accueillir le „Neie Lycée“ à la rentrée 2005- 2006 en est encore au stade de chantier. Certes, les travaux semblent avancer à bon rythme et tout devrait être prêt avant l’arrivée des premiers élèves à l’automne. Il faut pourtant un minimum d’imagination pour s’en persuader. Depuis le gouvernement social-libéral, le Luxembourg n’a plus connu autant d’audace pédagogique qu’avec le Neie Lycée.

Mady Delvaux, ministre de l’éducation, savoure quant à elle la quasi-unanimité parlementaire qui accompagna le vote ce mardi à la Chambre des député-e-s. Apparemment, non seulement la société luxembourgeoise, mais également ses représentant-e-s politiques sont prêts pour un nouveau modèle d’éducation. Reste à savoir lequel.

Le caractère expérimental du projet est à double tranchant. D’une part, il suscite l’intérêt d’une bonne partie d’enseignant-e-s, de parents et d’élèves fatigué-e-s du modèle actuel, archaï que et inefficace. D’autre part, certains restent sceptiques. Guy Foetz, vice-président du Syndikat Erzéiung a Wëssenschaft (SEW) de l’OGBL, se soucie des charges qui vont peser sur les enseignant-e-s: „Ils vont se crever au travail“. Marjorie Graas, jeune professeure et future enseignante au Neie Lycée confie avoir également redouté, dans un premier temps, le fameux syndrome du burn out. Elle est pourtant prête à concevoir son métier d’une manière différente que dans le vieux modèle: „Dans d’autres professions, il faut aussi assurer une présence obligatoire. En plus, comme le travail se fait sur place, je pourrai rentrer chez moi sans avoir à passer mes soirées devant l’ordinateur“.

L’enthousiasme des nouvelles recrues est palpable. Mais si la transition du système traditionnel vers le projet-pilote demandera des efforts certains de la part des enseignant-e-s déjà titularisés, le défi sera tout aussi important pour celles et ceux dont la formation n’est pas, à l’origine, l’enseignement. Une bonne partie d’entre eux n’appartient en effet pas à la corporation. Le seul critère technique que les futurs enseignants doivent remplir est la détention d’une maî trise universitaire. Pour le reste, c’est une „équipe de préparation“, composée du comité de l’association Lycopa (Lycée coopératif et participatif), qui a procédé à la sélection. Celle-ci a, comme l’indique Jeannot Medinger, directeur du projet, „reposé sur notre intuition et la motivation des candidats“.

C’est la volonté qui compte

Mais le Neie Lycée n’innove pas qu’en matière de pédagogie: la formation des enseignant-e-s répond elle aussi à une approche différente. Jeannot Medinger parle d'“auto-formation“: „Ce qui est important, c’est que les enseignants apprennent eux aussi de manière continue, tout au long de leur pratique“. Voilà pourquoi le stage pédagogique n’est pas une condition à remplir. „Ceux qui veulent le passer, pourront le faire, mais nous n’allons obliger personne“, précise le futur directeur.

Le fait de confier des élèves à un personnel qui n’a même pas d’expérience professionnelle dans le système traditionnel, et qui plus est, dans le cadre d’un projet expérimental, peut laisser pantois. Par contre, estimer que le stage pédagogique actuel serait le meilleur garant d’une bonne formation professionnelle est tout aussi hasardeux.

Les concepteurs du Neie Lycée, ainsi que le ministère de l’éducation, ont néanmoins tout intérêt à ce que le projet fonctionne. Voilà pourquoi ils ont préféré instaurer un jury d’évaluation des élèves – l’organe qui décide de l’orientation future – composé de professeur-e-s issu-e-s des „vieux lycées“. Guy Foetz regrette pour sa part l’absence dans ce jury des enseignant-e-s en charge des élèves au sein du lycée: „C’est tout de même eux qui connaissent le mieux leurs élèves et qui pourront aider à l’évaluation en toute connaissance de cause“. „Plus on triche et moins c’est positif“, répond Jeannot Medinger pour qui l’exclusion du tuteur est un gage de transparence. D’ailleurs, comme il sait que ses détracteurs l’attendent au tournant, l’enrôlement d’acteurs exogènes est aussi une manière d’assurer ses arrières. Finalement, si les élèves peuvent participer sur leur propre demande à ce jury, leurs parents n’en feront pas partie, ce qui pourrait paraî tre comme un contresens par rapport à la philosophie générale d’une approche globale de l’enseignement.

En outre, l’évaluation du lycée sera suivie par un ensemble de chercheurs de l’Université de Luxembourg et de l’étranger. „Nous n’allons pas appliquer une méthodologie ad hoc pour le Neie Lycée“, assure Michel Lanners, directeur du Service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogiques et technologiques (Script), et de continuer, „la méthode a déjà été appliquée aux classes du projet-pilote du cycle inférieur technique ainsi qu’aux cycles inférieurs des régimes technique et secondaire traditionnels“. Y seront adjoints des „éléments de comparaison“ qui tiendront compte du cadre du nouveau lycée.

Il est tout de même assez étonnant que le chamboulement du statut, du mode de recrutement et de formation du personnel ait si aisément été accepté alors que d’autres réformes paraissent pourtant évidentes. Le système des trois filières par exemple – technique, classique et préparatoire – sera conservé, et ce en dépit des nouvelles méthodes pédagogiques que le nouveau lycée entend proposer. C’est d’ailleurs ce qu’a regretté le député Claude Adam (Déi Gréng) qui aurait préféré la création d’une filière unique, „ce qui aurait été une conséquence logique de la philosophie de cette école“. „C’est une critique légitime“, estime Jeannot Medinger, „mais nous avons dû faire des concessions aux réalités“.

Ces réalités sont très prosaï ques. „D’un côté, l’enseignement primaire tel qu’il est ne nous aurait pas permis cette réforme, de l’autre, il était politiquement plus sage de ne pas toucher à ce système“, nous confie-t-il. Malgré ce compromis, l’expérience Neie Lycée esquisse un début de parade: les classes de septième ne connaî tront que peu de divisions en filières différentes. Concernant les classes suivantes, le mode d’enseignement transversal permettra un mélange plus fréquent des élèves des différentes filières dans des projets communs. Une manière comme une autre de contourner les obstacles, en somme. Ou de naviguer à vue.


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