GUSTAVE KERVERN ET BENOÎT DELÉPINE: Ne travaillez jamais!

Dans « Le grand soir », Gustave Kervern et Benoît Delépine dirigent une belle flopée d’acteurs dans un film qui – comparé au reste qui se trimballe sur nos écrans – fait figure de brise fraîche.

En route pour la révolution !

Not, de son vrai nom Ben, est le plus vieux punk à chien d’Europe. En plus il est le contraire de son frère Jean-Pierre, qui lui est un vendeur de matelas « totalement aux normes ». Jusqu’au jour où ce dernier, lassé par sa femme qui n’a de cesse de le contrarier, par son boulot où règne une atmosphère de concurrence empoisonnée – d’autres diront « compétitive » – et ses parents légèrement autistes qui tiennent une « Pataterie » dans la même zone commerciale, il est pris d’un pétage de plombs plus que spectaculaire. A partir de là, il se rallie à son frère et les deux essaient de faire démarrer la révolution dans la zone commerciale de Bègles – qui semble être un des endroits les plus tristes au monde.

Dans « Le grand soir », le scénario importe peu à la fin. Ce sont avant tout les acteurs excellents qui portent ce film. En première ligne Benoît Poelvoorde, dans le rôle du punk Not, dont c’est assurément le meilleur rôle depuis son décollage avec « C’est arrivé près de chez vous ». Il n’y a qu’à voir la scène où il fait la manche sur le parking d’une grande surface pendant laquelle il gueule : « Eh, le bobo ! Alors, on bouffe bio ? Et ton cancer, il va être bio aussi tu crois ? Et pour la chimio, ce sera la coccinelle ? », qui risque de devenir une réplique d’anthologie. Albert Dupontel dans le rôle de son frère qui perd la boule est tout aussi brillant – surtout quand il essaie de se transformer en torche humaine, au milieu de l’indifférence générale qui règne dans les allées du supermarché. Géniale aussi la performance de la chanteuse Brigitte Fontaine en mère neurasthénique, qui s’auto-parodie même à certains moments du film. Et puis aussi son compagnon dans la vie réelle, Areski Belkacem, qui joue le père et le patron de la « Pataterie » familiale – le duo a d’ailleurs contribué à la bande originale du film. D’autres acteurs et réalisateurs qui font une courte apparition sont Bouli Lanners, en gardien de supermarché, Yolande Moreau en tant que mère d’une punkette abrutie et Gérard Depardieu dans le rôle d’un illuminé qui lit le futur dans les verres de saké d’un restaurant chinois.

Ce qui frappe dans le film, c’est aussi l’« esthétique » des zones commerciales, que les réalisateurs ont filmé avec une telle ardeur, qu’on pourrait en pleurer. Ces larges espaces où rien ne vit à part le commerce où les gens ne se parlent pas, au mieux s’ignorent, et qui sont le symbole de la déshumanisation par la société du spectacle, comme l’avait prédit Guy Debord, il y a plus de quarante ans. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le manifeste « L’insurrection qui vient » joue un rôle-clé dans les plans des deux frères pour enfin réveiller les gens de leur somnolence de zombies qui règne dans les couloirs des supermarchés.

Car voilà, avant de chercher à faire tomber le système, les deux frères sont surtout à la recherche d’un peu de chaleur humaine, de convivialité et d’amour. Il y a aussi ce petit dialogue génial, sur une route de campagne : « Mais, ils sont où les gens ? Ils ne sont pas sur les routes, ils ne travaillent pas, ils ne s’amusent pas. – Ils sont chez eux, derrière leur écran de télévision et contemplent les murs de leur maison, qui en réalité appartient à leur banque ».

Donc, « Le grand soir » n’est peut-être pas le manifeste révolutionnaire auquel on aurait pu s’attendre. Mais il donne toute une ribambelle d’arguments pour se révolter? ou du moins éviter les zones commerciales.

A l’Utopolis.


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