THÉÂTRE: It’s Fuck You, Mr Mittal!

Autour du spectacle « L’homme qui valait 35 milliards », crée récemment par la compagnie liégeoise Collectif Mensuel, s’est formé un projet multiforme et à dimension européenne – incluant la Kulturfabrik d’Esch.

En pénétrant dans les halls du « Musée d’art Moderne et d’art Contemporain » (Mamac) de Liège, ce mercredi, l’ambiance est certes à la fête, mais on sent une tension, aussi bien des acteurs culturels, que du public et des hommes politiques présents. C’est que c’est en même temps le signal de départ d’un projet européen qui va durer jusqu’en 2014 et que le thème principal de ce projet – la sidérurgie reprise puis détruite par Lakshmi Mittal – est d’une triste actualité. Alors, les halls du Mamac – vidées pour l’occasion de leur exposition permanente pour cause de rénovation – sont loin d’être un lieu serein et même une énième histoire belge, racontée par un collaborateur du projet, qui dit qu’il y a deux semaines, il aurait pu sans se faire remarquer dérober plusieurs tableaux démontés, ne redore pas vraiment l’atmosphère. Même s’il ajoute que « c’étaient des Picasso et des James Ensor dont je parle, avec ça, on aurait pu monter dix spectacles de suite ! ».

Le programme autour de cette première édition de « L’homme qui valait 35 milliards » se compose d’une exposition d’art contemporain et de la pièce éponyme. Cette exposition hétéroclite a lieu dans les premières salles du musée et devra voyager avec la pièce dans les différents lieux où elle sera montée : la Kulturfabrik d’Esch, Culture Commune-Scène nationale du Bassin minier Nord Pas-de-Calais à Loos-en-Gohelle, le Theater Antigone à Courtrai en Belgique et puis à Turin à l’Assamblea Teatro. Elle comprend des oeuvres d’artistes et de penseurs connus – comme une vidéoprojection concoctée par Raoul Vaneighem, un des avant-gardistes du situationnisme avec Guy Debord et auteur du fameux « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations » – ou encore le photographe italien Guido Harari, ainsi que – thème oblige – quelques belles toiles du peintre Jacques Charlier représentant des hauts-fourneaux. Côté luxembourgeois, ce sont le photographe Tim Battin et l’artiste-plasticienne Letizia Romanini qui représentent les couleurs du grand-duché. Si les clichés du premier ne laissent pas vraiment une impression durable – excepté qu’ils sont un peu sombres – les deux oeuvres de Letizia Romanini parlent une autre langue plus directe, comme son installation « Arschloch Mittal », composée de ces deux mots gravés sur un mur du musée. « Je ne voulais pas vraiment trop faire dans la provocation pure et simple », explique l’artiste, « Mais c’état trop tentant de le faire ». Et puis, en Belgique, en France comme en Italie, tout le monde ne parle pas couramment la langue de Goethe. Mais en même temps, c’est définitivement la seule pièce de l’exposition qui réussit l’exploit de condenser en deux mots l’atmosphère et la revendication du projet : Mettre en cause l’empire Mittal et dénoncer ses promesses non tenues et ses méthodes expéditives.

« Moi au moins, j’ai les syndicats derrière moi »

Sa deuxième pièce baptisée « Acculturation » est une bassine remplie d’encre sur laquelle flottent des cartons blancs de différentes tailles, qui se noient petit à petit : « C’est pour représenter le processus d’acclimatisation aussi bien par ses côtés positifs que négatifs », explicite-t-elle.

Et puis, lors des obligatoires discours d’ouverture de l’exposition, se passe une scène qu’on n’aurait certainement pas vue au grand-duché. En tout cas, pas de si près. Lorsque Jean-Claude Marcourt, le ministre – wallon – de l’économie veut prendre la parole, il est interpellé par un des visiteurs : « A votre place, je n’oserai même pas prendre la parole ici, c’est indécent, c’est une honte ! » – Et Marcourt de retorquer sèchement « Moi au moins, j’ai les syndicats derrière moi » et de continuer comme si de rien n’était, tout en mettant l’accent sur les efforts de son gouvernement, qui jusqu’ici sont restés plutôt infructueux. Mais en mettant le doigt dans la plaie, il vise juste, car au Mamac, par le miracle de la culture, conspuer Mittal et parler de la détresse que le géant de l’acier a provoqué dans la vallée de Liège est devenu un acte libérateur. Libération de la parole, des rêves et traumatismes, des revendications – mais pas des actes, bien entendu.

Après, tout ce beau monde assiste à la première de la pièce « L’homme qui valait 35 milliards ». Basé sur le roman du jeune auteur liégeois Nicolas Ancion, paru en 2009, qui est aussi son plus grand succès récompensé non seulement par des prix littéraires, mais aussi par une édition de poche, la pièce raconte l’histoire d’un artiste-plasticien du nom de Richard Moors, qui veut entrer dans l’enseignement artistique, en grande partie pour échapper au destin de glandeur précaire. Pour cela, il fait confiance aux dires de son député local, qui promet de lui organiser ce poste, s’il lui réussit une oeuvre exceptionnelle. Après maintes tergiversations – et quelques obligatoires vidanges à la Jupiler – il a enfin son idée de génie : enlever Lakshmi Mittal, le géant de l’acier et le forcer à réinterpréter les plus grands artistes contemporains. Donc, il faudra que le magnat indien se mette à poil pour être recouvert de peinture bleue et imprimer son corps sur des toiles, comme le fit Yves Klein, ou encore, qu’il se laisse enfermer avec un coyote comme naguère Joseph Beuys. Pour que le plan soit une réussite, beaucoup de préparations sont nécessaire, entre autres organiser une fausse interview de la RTBF avec Lakshmi Mittal et semer ses gardes du corps?

Laksmi Mittal et le coyote

C’est un scénario certes improbable, mais très jouissif. Surtout que l’adaptation du roman, selon les dires de l’acteur principal Baptiste Isaia, était plutôt difficile : « Le problème, c’est que le roman est plutôt cinématographique, alors on a dû inventer quelques ruses pour l’adapter ». Ce qui leur est définitivement réussi, car « L’homme qui valait 35 milliards » est une sorte de musical revendicatif, qui joue aussi bien avec la musique en live qu’avec des vidéoprojections. Bien rythmée, la pièce, par son contenu, rappelle un peu les pièces de Bertolt Brecht, le pathétique en moins et le rock en plus. Surtout, si l’idée même de forcer un boss – bien réel – à se ridiculiser peut paraître délirante, l’arrière-fonds sérieux n’est jamais éclipsé. Un long soliloque de l’acteur principal, dont les phrases commencent toutes par « J’emmerde? » et qui n’épargne personne a même déclenché une tempête d’applaudissements spontanés. Le théâtre politique n’est donc pas mort, ni ringard mais se situe en pleine actualité et avec l’actualité des fermetures de hauts-fourneaux à la chaîne, cela ne va certainement pas se calmer de sitôt.

Reste tout de même une question, voire un paradoxe. Car le projet en soi peut avoir, comme à Liège, une fonction cathartique pour les gens – qu’ils soient directement impliqués dans la sidérurgie ou non – qui ont l’impression de suffoquer sous la politique industrielle d’un Mittal. Or, en même temps, le projet est largement soutenu par l’Union européenne, cette même Union qui continue à baisser le froc devant les banquiers et qui aménage ses lois pour le bien-être des grands patrons. Après tout, n’oublions pas que Mittal et a fortiori Arcelormittal profitent de grasses subventions européennes, tout en licenciant à tour de bras, en payant le moins d’impôts possible et en se moquant de la culture syndicale, comme on l’a vu récemment à Liège, où la direction a pratiqué un odieux chantage pour arriver à ses fins (voir woxx 1181). Alors, la question reste de savoir si tout cela n’est que « panem et circenses » pour amadouer la « vox populi » ou si « L’homme qui valait 35 milliards » peut vraiment contribuer à une prise de conscience à tous les niveaux qu’on s’est fait rouler dans la farine par Mittal et qu’il est temps de répliquer par tous les moyens. On a jusqu’en 2014 pour en savoir plus.

« L’homme qui valait 35 milliards », au Mamac de Liège (parc de la Boverie), encore jusqu’au 3 novembre, tous les jours à 19h. Plus d’infos sous : www.collectifmensuel.be


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