MINEURS EN PRISON: En prison, comme les grands

von | 13.04.2007

L’incarcĂ©ration au Centre pĂ©nitentiaire d’une fillette de douze ans a au moins un mĂ©rite: celui de relancer le dĂ©bat autour de l’archaĂŻsme carcĂ©ral en matière de mineur-e-s.

Une „mesure de protection“ pour mineur-e-s Ă  la luxembourgeoise: la cellule de prison.

Le Centre pĂ©nitentiaire de Luxembourg Ă  Schrassig (CPL) est une source intarissable en matière de scandales. Qu’il s’agisse d’un incendie ou d’un mafieux fugitif, cette prison surpeuplĂ©e fournit rĂ©gulièrement des histoires relayĂ©es par la presse et intensĂ©ment dĂ©battues dans chaque bistrot du coin. Pour les fĂŞtes de Pâques, la problĂ©matique de l’enfermement de mineur-e-s a Ă©tĂ© ressuscitĂ©e. C’est l’asbl Info-Prisons qui a cette fois-ci troublĂ© la quiĂ©tude de ce dĂ©but de printemps: les autoritĂ©s luxembourgeoises auraient incarcĂ©rĂ© une fillette de douze ans au CPL.

L’information plutĂ´t fragmentaire recueillie par Info-Prisons se prĂŞtait Ă©videmment Ă  la rĂ©daction d’une question parlementaire urgente du dĂ©putĂ© vert Felix Braz, adressĂ©e au ministre de la justice Luc Frieden. Le gouvernement peut-il confirmer l’information? N’y avait-il pas de solution plus adaptĂ©e? Avant mĂŞme que Frieden ne rĂ©ponde, la police grand-ducale sort un communiquĂ© de presse avec quelques „prĂ©cisions“. Le juge de la jeunesse aurait en effet placĂ© deux jeunes filles – recherchĂ©es par les polices belges et allemandes – en prison. Elles seraient impliquĂ©es dans une „sĂ©rie de cambriolages“ et feraient partie d’une „structure criminelle, dont les organes dirigeants se trouvent Ă  l’Ă©tranger“. Comme d’habitude, la police souligne l’appartenance ethnique des dĂ©linquants: ces filles ont aussi le tort d’appartenir aux „gens du voyage“, catĂ©gorie de personnes indĂ©sirables aux yeux des lois de ce pays.

Pourtant, l’incertitude plane au-dessus de l’identitĂ© des deux jeunes filles. Cela vaut tout particulièrement pour la cadette. Apparemment sans papiers et refusant de dĂ©cliner son identitĂ©, les autoritĂ©s judiciaires ont mis en doute l’âge qu’elle a prĂ©tendu avoir lors de son arrestation. „On peut voir Ă  cent mètres qu’elle a bien plus que douze ans“, confie au woxx un membre de la justice pour enfants. Des examens radios de la taille de la mâchoire et de ses hanches auraient d’ailleurs confirmĂ© que la fillette se serait rajeunie dans l’espoir de voir sa peine allĂ©gĂ©e. Il reste que si la fillette est peut-ĂŞtre une „jeune fille“, l’emprisonnement Ă  Schrassig de mineurs très jeunes n’est pas une fiction. Selon Jeannot Schmitz, prĂ©sident d’Info-Prisons, cela aurait Ă©tĂ© le cas en 1996 avec un garçon âgĂ© de onze ans.

Pas si rare que ça

L’incarcĂ©ration d’un mineur dans un Ă©tablissement pĂ©nitentiaire est toutefois conforme Ă  la lĂ©gislation luxembourgeoise. La nuance par rapport aux adultes se situe au niveau juridictionnel, les mineurs Ă©tant dĂ©fĂ©rĂ©s devant le juge pour enfants, qui dĂ©cide de la mesure adĂ©quate. Nuance supplĂ©mentaire: la peine infligĂ©e Ă  un-e mineur-e n’est pas interprĂ©tĂ©e comme une „punition“. Comme l’explique le juge pour enfants Alain Thorn, la justice considère les mineurs en dĂ©linquance, Ă  l’instar par exemple des cas psychiatriques, comme des personnes dĂ©pourvues de leurs „facultĂ©s de discernement“. La sanction prononcĂ©e Ă  leur Ă©gard serait ainsi Ă  considĂ©rer comme une „mesure de protection“.

Les mesures prononcĂ©es par le juge des enfants sont rĂ©gies par la loi sur la protection de la jeunesse de 1992, mais celle-ci lui laisse une marge apprĂ©ciable. L’article 6 de la loi est en effet assez Ă©lastique: „Si une mesure de placement dans un Ă©tablissement ordinaire de garde, d’Ă©ducation ou de prĂ©servation est inadĂ©quate en raison de la mauvaise conduite ou du comportement dangereux du mineur, le tribunal ordonne son internement dans un Ă©tablissement disciplinaire de l’Etat“.

Qui plus est, le choix de placement est beaucoup plus restreint pour les filles mineures. Si les mineurs de sexe masculin peuvent ĂŞtre placĂ©s au centre socio-Ă©ducatif de Dreiborn, dans la commune de Wormeldange, les filles, en raison du caractère non-mixte de l’Ă©tablissement, ne peuvent y accĂ©der. Par ailleurs, si les garçons mineurs sont en principe sĂ©parĂ©s des adultes au CPL, ce n’est pas le cas des filles qui y cohabitent avec leurs aĂ® nĂ©es. Ceci serait dĂ», paraĂ® t-il, au plus faible peuplement de la section fĂ©minine de la prison.

Politique de l’escargot

Il n’empĂŞche. Si la mesure d’enfermement de mineurs dans un Ă©tablissement pĂ©nitentiaire n’est pas contraire Ă  la loi, elle est rĂ©gulièrement montrĂ©e du doigt par diffĂ©rents organismes. Ainsi, le rapport annuel de 2006 de l’Ombuds-ComitĂ© fir d’Rechter vum Kand (ORK) rappelle que „l’urgence de trouver une solution au problème est soulignĂ©e depuis 1992“. Car le surpeuplement du CPL, intervenu surtout depuis l’accession de Luc Frieden au ministère de la justice, pose de rĂ©els problèmes. Dans son rapport, l’ORK n’y va d’ailleurs pas de main morte: „En attendant, le scandale des jeunes placĂ©s dans une prison continue et s’est mĂŞme empirĂ©: en raison de la surpopulation du Centre pĂ©nitentiaire, les jeunes ne sont plus matĂ©riellement sĂ©parĂ©s des adultes. Aurait-on voulu crĂ©er une Ă©cole pour le crime, on ne s’y serait pas pris autrement!

D’oĂą la revendication, relayĂ©e depuis 1997 par le ComitĂ© pour la prĂ©vention de la torture, de construire une unitĂ© de sĂ©curitĂ©. Après des annĂ©es de conflits et de dĂ©saccords entre l’Etat et la commune de Wormeldange qui accueillera ce centre, un accord dĂ©finitif a pu ĂŞtre trouvĂ© en mars 2007. Dans une rĂ©ponse au dĂ©putĂ© libĂ©ral Carlo Wagner, le ministre des travaux publics Claude Wiseler confirme ainsi que „les dĂ©lais de construction peuvent ĂŞtre estimĂ©s Ă  24 mois“.

Toutefois, Jeannot Schmitz s’interroge au sujet de la mixitĂ© de cette unitĂ©. Car si, Ă  l’instar du centre socio-Ă©ducatif, elle reste rĂ©servĂ©e aux seuls garçons, le problème de l’enfermement des filles Ă  Schrassig ne sera pas rĂ©solu. Jusqu’Ă  ce jour, mĂŞme le ministère des travaux publics n’a pas Ă©tĂ© en mesure de rĂ©pondre Ă  cette question. InterrogĂ©e par le woxx, la direction de „Dreiborn“ est pourtant Ă©tonnamment claire: l’unitĂ© de sĂ©curitĂ© sera Ă©videmment mixte. Il semble toutefois que cette dĂ©cision vienne d’ĂŞtre prise tout rĂ©cemment, car mĂŞme un des principaux intĂ©ressĂ©s et responsables, Ă  savoir Ernest Demuth, bourgmestre de la commune de Wormeldange, n’en Ă©tait pas encore informĂ©! A croire que l’affaire de la fillette de douze ans y serait pour quelque chose. Honni soit qui mal y pense.

David Wagner

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