INTERVENTION AU MALI: En aveugle

Une nouvelle fois, la France prétend se mettre au service de l’ordre international. On peut ne pas être d’accord.

En décembre dernier, lors de son voyage en Algérie, François Hollande a évoqué la guerre qui y a pris fin en 1962, et les violences commises. Quelques semaines après cette commémoration, le président français vient de lancer une offensive militaire au Mali. Rapprochement fortuit – et hasardeux. Le Mali de 2012 n’est pas l’Algérie des années 1950. Et pourtant, on assiste aux mêmes simplifications et mensonges dans les discours publics et à la même arrogance aveugle dans la manière d’agir des responsables politiques.

L’histoire ne semble que servir à organiser des commémorations, jamais à tirer des leçons. Une fois de plus, nos adversaires sont des « méchants » : islamistes fanatiques et cruels. Nos armées – le Luxembourg contribuant à coups de discours et de chèques – combattent du côté des « bons » : gouvernement légitime, armée malienne courageuse mais faible. Notre guerre est propre : les troupes au sol ménagent les civils, les bombes intelligentes évitent les victimes collatérales.

Or, en Algérie, 50 ans après, les historiens ont encore du mal à établir la vérité sur comment les Français ont sévi parmi les populations rurales – preuve de l’efficacité de la propagande et du secret de l’époque. Les bombes françaises tueront des civils, et l’armée malienne, avançant dans le sillage des « paras », ne les épargnera pas non plus. Une armée qui a renversé début 2012 une démocratie « modèle », mais jugée « faiblarde », et qui favorise l’établissement d’un régime nationaliste sous son contrôle.

Or le Nord du pays, où se sont établies les forces islamistes, est habité par des minorités ethniques, maliennes par la vertu du découpage colonial. Les différents acteurs politiques et militaires, plus ou moins islamistes, plus ou moins indépendantistes, sont difficiles à cerner. Le contexte dans lequel interviennent les Occidentaux est celui d’une guerre civile en puissance, et il pourrait se transformer en un bourbier qui n’aurait rien à envier à l’Afghanistan. L’Afghanistan justement, où les troupes sont en train de se retirer, sans que les stratèges occidentaux n’en tirent les leçons.

Faut-il le rappeler ? Là-bas, les Talibans ont établi leur ordre rigoriste dans les années 1990 à la faveur de la guerre civile, d’un appauvrissement extrême et d’un chaos permanent. Une intervention au Mali, même « victorieuse », pourrait renforcer à terme les groupes extrémistes. Au Vietnam, en Algérie, la peur du communisme et l’obsession de l’extirper a précisément renforcé ceux qui s’en réclamaient. En sera-t-il de même de l’ennemi absolu du 21e siècle, l’islamisme ?

Disons-le clairement : si les grou-pes islamistes extrêmes sont chassés, bon débarras pour les Malien-ne-s ! Mais cet espoir se paye au prix fort s’il se fonde sur l’intervention occidentale telle qu’elle se dessine ces jours-ci. En effet, la France a réagi à une offensive rebelle alors qu’elle préparait une offensive avec l’armée malienne pour septembre 2013 ! Rien n’est donc en place pour protéger les populations civiles, dans un terrain mal reconnu et face à des troupes et des milices maliennes non encadrées. Une catastrophe humanitaire est programmée.

Sur le plan de l’ordre international, les conséquences d’une intervention occidentale prolongée sont également néfastes. La démocratie à l’occidentale paraît de moins en moins crédible, quand nos pays continuent à s’appuyer sur les présidents à vie ou les colonels en place pour autant qu’ils servent nos intérêts, comme l’accès aux ressources minières. Quant à l’Onu, qui une fois de plus ne souffle mot quand la France détourne une résolution du Conseil de sécurité, elle est de plus en plus perçue comme une marionnette des intérêts des puissances occidentales. Un nouveau colonialisme se met en place, et il rappelle la fin du 19e siècle, avec ses rivalités de grandes puissances. On commémore quoi déjà, en 2014 ?


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