CHÔMAGE: Don Quichotte contre Don Juan

La réforme de l’Adem traîne des pieds tandis que le chômage ne cesse de croître. Reste à savoir si cette réforme constitue l’alpha et l’oméga dans la lutte pour l’emploi.

Les années de la Grande Dépression et ses files interminables de chômeurs. Une perspective actuelle ?

Pour l’instant, la nouvelle directrice désignée de l’Adem (Agence pour le développement de l’emploi), ne désire pas s’exprimer publiquement. Elle préfère attendre la mi-avril, date à laquelle elle prendra officiellement ses fonctions, pour indiquer les grandes lignes de sa politique. On comprend que l’Adem se montre particulièrement prudente. Car elle n’a pas bonne presse, c’est le moins que l’on puisse dire. Sa création, sous sa forme actuelle, remonte à 1976, alors que le Luxembourg traversait sa première crise depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise passée, l’Adem pouvait se contenter de gérer un chômage structurel très bas, qui ne dépassait guère les deux pour cent. Mais voilà : le nouveau millénaire a apporté son lot de « normalisations ». Si, en l’an 2000, le chômage (chiffres officiels), ne dépassait pas les trois pour cent, il se situe désormais à 6,4 en février de cette année. Et encore, c’est sans compter les personnes bénéficiant d’une mesure d’insertion dans l’emploi.

Sam van Maris par exemple, n’apparaît pas dans ces statistiques. A 27 ans, ce chômeur de longue durée est actuellement au RMG (Revenu minimum garanti). Pourtant, il travaille. Plus précisément, il bénéficie d’une Affectation temporaire indemnisée (ATI), activité rémunérée dans le cadre de la loi sur le RMG, auprès d’Amnesty International. Mais cette activité est loin d’être à plein-temps : elle est limitée à huit heures hebdomadaires par ménage. Comme Sam vit avec sa mère, qui comme lui est d’un glaucome (maladie réduisant la vue pouvant aller jusqu’à la cécité complète), et qui, pour des raisons similaires, se trouve dans la même situation, il partage les huit heures d’ATI avec elle. Quatre heures de travail hebdomadaires dont la rémunération totale, en plus du RMG, ne peut dépasser le salaire social minimum le font disparaître des statistiques de l’Adem.

Quand on veut, on peut ?

A première vue, Sam compte parmi les cas « problématiques » : comme nous l’avons mentionné plus haut, un glaucome lui a ôté la vue de l’oeil droit. Désormais, c’est son oeil gauche qui est attaqué et qui pourrait un jour subir le même sort que le droit. C’est ce handicap qui est largement responsable de ses déboires professionnels. Après une 9 PO, il doit cesser entre autres une formation en jardinage, que sa cécité partielle lui a interdit de pratiquer. S’ensuit une expérience peu satisfaisante au sein de Pro-Actif. Mais en fait, Sam n’est pas dénué de talents : il est habile dans le domaine artistique, réalise des photographies, pratique l’infographie et s’y connaît en montage. Son CV est même assez impressionnant : il s’est occupé du montage de 28 films, il a tenu la caméra et rédigé des scripts. Il participe également à des émissions radiophoniques et collabore à des journaux spécialisés dans l’infographie ludique.

Alors, pourquoi ne trouve-t-il toujours pas d’emploi ? « Malgré mes capacités, je ne dispose pas des diplômes correspondants, parce qu’ils n’existaient pas encore. Or, les employeurs ont tendance à sélectionner à partir des diplômes et ne misent pas sur les compétences réelles », explique-t-il. Il aurait également pu suivre des formations, mais elles n’étaient pas en nombre suffisant.

« Quand on veut trouver du travail, on en trouve. » C’est le genre de phrase qui irrite Taina Bofferding, secrétaire syndicale à l’OGBL et responsable du département Jeunes. Aux organisations patronales qui se plaignent de manière récurrente de l’absence de main d’oeuvre qualifiée, elle renvoie la balle : « Ceux qui s’en plaignent le plus, ce sont ceux qui siègent dans les organismes qui organisent les formations. En même temps, ils se montrent rétifs quant à l’offre de postes d’apprentissage sur le terrain. Je ne le comprends pas. ». Une des raisons souvent évoquées serait la « concurrence de l’Etat ». Une fois formés, les apprentis iraient se « réfugier » dans la fonction publique. Et cela constituerait une perte de temps et d’argent.

Suffirait-il ainsi de réformer l’Adem pour régler le problème du chômage ? « L’Adem n’est pas là pour créer des emplois, mais devrait servir à faciliter le contact entre demandeurs et donneurs », rappelle Bofferding. Or, c’est loin d’être le cas. Une étude du CEPS/Instead révélait en 2007 que seul sept pour cent des recrutements par les entreprises luxembourgeoises avaient été réalisés grâce aux services de l’Adem. Ce résultat n’est guère étonnant lorsque l’on sait que le nombre de demandeurs d’emploi par placeur se situe à 400 au Luxembourg alors que la moyenne des pays de l’OCDE se situe à 100 par placeur.

C’est probablement une des raisons qui a poussé le nouvel et désormais ancien directeur de l’Adem à jeter l’éponge au bout de six mois. En tout cas c’est ce qu’affirme la députée verte Viviane Loschetter dans un récent communiqué de presse. Elle y affirme qu’on y « raconte, en aparté, que Meyers aurait démis-
sionné à cause du refus de lui octroyer les moyens nécessaires pour faire avancer rapidement la réforme de l’Adem ». Pour un officier militaire, il est en effet assez étonnant de déserter si rapidement le champ de bataille.

Dans le cadre de la réforme de l’Adem, des embauches supplémentaires ont néanmoins été effectuées, comme le mentionne le ministre du travail Nicolas Schmit dans une réponse au député André Bauler (DP). Depuis le début de la réforme de l’Adem, ce sont 33 conseillers placeurs à plein-temps qui ont été embauchés, portant leur nombre à désormais 67 – un doublement du nombre initial. Ainsi, le ratio placeurs/demandeurs s’établirait aux environs de 300. Ce qui reste largement inférieur au minimum requis dans un contexte de hausse du chômage continue. Et quant au développement du service « employeurs », l’Adem y travaille depuis le mois de janvier de l’année passée, ce qui n’ôte en rien l’impression d’un énorme pédalage dans la semoule.

Sonnez la retraite, faute de combattants…

D’autre part, elle pointe également du doigt les conditions de travail qui se dégradent, notamment dans l’industrie. Sans parler du secteur du bâtiment, grand pourvoyeur de main d’oeuvre non qualifiée, mais au sein duquel les conditions de travail sont loin d’être idéales. Sans parler de la peur de la répression. Les responsables de tous les syndicats avouent éprouver une certaine peine pour mobiliser les salariés de ce secteur, qui craignent des mesures de rétorsion. Un monde à des années-lumière du résultat d’un sondage que le patronat avait commandé à l’institut de sondage TNS-Ilres. Un sondage qui leur reste encore en travers de la gorge, car ils en contestent les méthodes, notamment les interrogatoires menés auprès des salariés sur leur lieu de travail et les questions biaisées relatives à des éventuelles augmentations de salaire et dans lesquelles les sondeurs voulaient voir une disponibilité de la part des salariés de travailler plus.

Sans compter la précarité croissante de l’emploi : actuellement, 34 pour cent des emplois parmi les plus « jeunes » (c’est-à-dire les moins de 30 ans), sont à durée déterminée. Une exception qui semble devenir la règle. C’est ce que le sociologue belge, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, qualifie, dans une édition du mensuel forum, de « donjuanisme managérial », en référence au mythique séducteur andalou : « Les collaborateurs sont interchangeables à compétences semblables et l’on peut ainsi, à l’instar de Don Juan avec les femmes, passer de l’un à l’autre. Il s’agit là d’une vision de louage domestique, tributaire d’un marché de l’emploi relativement distendu. »

En viendrait-on à conclure que, finalement, une dose importante de chômage constitue, comme l’indiquait déjà Karl Marx, une « armée de réserve » pour le patronat qui dispose ainsi d’un moyen de pression pour baisser les salaires et flexibiliser le marché du travail ? C’est une contradiction avec laquelle doivent ferrailler les pouvoirs publics, qui, en leur accordant qu’ils tiennent sincèrement à enrayer le chômage durablement, ne pourront se contenter d’un service de gestion de ce dernier sans refonte du modèle économique. Et si, dans sa lutte contre les Don Juan, l’Adem ne serait qu’un pauvre Don Quichotte ?


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