INTERVIEW: „La Kulturfabrik traverse une crise de croissance“

von | 01.11.2002

DĂ©but novembre, le nouveau directeur de la KuFa, Serge Basso de March, dĂ©bute officiellement dans ses fonctions. Mais woxx l’a dĂ©jĂ  retrouvĂ© derrière son bureau quelques jours plus tĂ´t. Un entretien au seuil de l’ère Basso.

Plein d’energie et de bonnes idĂ©es, Serge Basso de March veut ĂŞtre au service de la crĂ©ation et du public, et ceci pour au moins cinq ans.

(photo: Christian Mosar)

woxx: La Kulturfabrik se présente-t-elle comme un tas de débris ou ressentez-vous au contraire une nouvelle dynamique?

Serge Basso de March: La Kulturfabrik est pour moi un lieu magique qui a un potentiel terrible, mais qui subit ce que subissent les ĂŞtres humains: elle traverse actuellement une crise de croissance, inhĂ©rente Ă  ses structures. Il faut l’aider, lui donner des vitamines et la faire grandir pour qu’elle devienne un bel adulte responsable et serein. Et je ressens une volontĂ© de la part du personnel et du conseil d’administration de s’ouvrir Ă  une rĂ©flexion.

J’ai conscience que je suis le troisième directeur en peu de saisons. C’est Ă  la fois une gageure mais aussi une chance. Ce dont la Kulturfabrik a besoin et ce que moi j’espère ĂŞtre, c’est un catalyseur. La Kulturfabrik existe, il y a une Ă©quipe et un conseil d’administration en place: tout le potentiel est lĂ  pour que la rĂ©action chimique fonctionne, il manque l’Ă©lĂ©ment qui fait qu’elle marche.

Les problèmes de structure concernent-ils aussi la structure interne de la Kulturfabrik, par exemple les modes de décision?

Quand on pose une rĂ©flexion sur un dĂ©veloppement, on pose Ă©galement une rĂ©flexion sur le rĂ´le du personnel, sur les moyens, sur l’utilisation des locaux, etc. Mais les rĂ©formes nĂ©cessaires se feront dans les limites d’un projet cohĂ©rent.

J’espère pouvoir sortir en fĂ©vrier un dossier de dĂ©veloppement sur cinq ans que je vais prĂ©senter Ă  mon conseil d’administration et Ă  mes partenaires financiers, mais aussi Ă  toute l’Ă©quipe, de la femme de mĂ©nage au cadre. Pour moi, c’est très important qu’on marche tous dans l’idĂ©e de ce que doit ĂŞtre ce site: un lieu de vie, d’Ă©change, de plaisir, de rĂ©flexion. Cela vaut Ă©galement pour le Kinosch ou la brasserie. Une brasserie qui est dĂ©connectĂ©e d’un projet global et qui ne sert que de lieu de consommation, n’est pas intĂ©ressante.

Le soutien politique, sous forme de support financier par exemple, est-il suffisant?

Les structures culturelles ne sont jamais suffisamment subventionnĂ©es, mais la Kulturfabrik avec son passĂ©, sa culture alternative et son type de structure un petit peu „friche industrielle“, a quelquefois plus de mal que les autres Ă  se faire soutenir. Ceci dit, je dois reconnaĂ®tre que la participation financière de l’Etat et de la ville d’Esch a augmentĂ© ces derniers temps. Cela ne veut pas dire que ce soit suffisant. Mais je ne pourrai le prouver que lorsque moi j’aurai mis en place un projet.

Vous avez utilisĂ© le terme de „culture alternative“. Ça signifie quoi pour vous?

D’abord, le lieu en soi me semble alternatif. Le grand dĂ©bat actuel sur les friches industrielles qui deviennent des lieux culturels fait abstraction d’une Kulturfabrik qui est ouverte depuis 1983.

Une culture alternative est une culture qui peut, dans le monde qui nous entoure, proposer d’autres idĂ©es que les idĂ©es globales et gĂ©nĂ©rales. Ça peut signifier le refus de certaines manifestations dans la Kulturfabrik qui ne me paraissent pas intĂ©ressantes mĂŞme si elles peuvent amener du beau monde. Et c’est par exemple le fait d’avoir le mois prochain une rencontre ici avec le groupe „Attac“.

On entend pourtant la critique que la production culturelle alternative Ă  l’intĂ©rieur de la Kulturfabrik est freinĂ©e, par exemple celle des groupes de jeunes qui y font leur musique.

Je n’en sais rien Ă  ce stade. Mais je vais rencontrer tous les groupes qui travaillent ici. Pour moi il est clair qu’ils ne peuvent pas ĂŞtre simplement des usagers de ce lieu, mais doivent rentrer dans la globalitĂ© de notre dĂ©marche artistique.

La Kulturfabrik souffre certainement plus que beaucoup d’autres de la forte baisse du bĂ©nĂ©volat et de l’investissement citoyen des individus. Une chose qui me paraĂ®t hyper-importante, c’est la formation du citoyen, par exemple la formation Ă  l’envie d’aller au spectacle. Je ne suis pas dĂ©connectĂ©, je ne suis pas uniquement au service de la crĂ©ation artistique – je suis Ă  son service quand il y a un Ă©change avec un public.

Les programmes mensuels de la Kulturfabrik sont devenus moins Ă©pais …

Il y a moins de programmations parce qu’il y a eu la fermeture, et l’absence d’un directeur pour prendre des dĂ©cisions. Maintenant, il faut clarifier la situation budgĂ©taire pour savoir ce qu’on peut ou ce qu’on ne doit pas faire.

J’ai l’intention de discuter rĂ©gulièrement avec les deux programmateurs musicaux de leurs choix de programmation. Moi je m’orienterai plus sur la programmation théâtrale, un ou deux types de musique – le jazz ou les musiques classiques -, les arts plastiques, … mais je voudrais Ă©galement instaurer un cycle de confĂ©rences, rĂ©introduire les cours d’Ă©tĂ©. La culture scientifique et la culture sociale sont partie inhĂ©rente d’un lieu culturel.

J’espère pouvoir coopĂ©rer avec des Ă©vĂ©nements comme Villerupt, la fĂŞte de la musique, la fĂŞte du patrimoine … Il faut travailler sur tous ces Ă©vĂ©nements et rĂ©seaux qui existent. Le rĂ©seau transfrontalier est dĂ©jĂ  en place, mais il faut dĂ©velopper le niveau local. Je veux collaborer avec les structures culturelles d’Esch – comme le théâtre municipal, le conservatoire, les Ă©coles et les lycĂ©es -, mais aussi avec les associations culturelles de la commune, comme le club de jazz.

Ressentez-vous personnellement les prĂ©jugĂ©s courants qu’on peut rencontrer en tant que frontalier au Luxembourg?

Non. Le monde culturel est un monde très ouvert Ă  l’autre et Ă  la diffĂ©rence idĂ©ologique, ethnique, de peau et intellectuelle. De par mon passĂ© Ă  Longwy, j’avais dĂ©jĂ  travaillĂ© avec beaucoup de partenaires culturels Ă  Luxembourg. Et puis, la Kultufabrik est de fait un lieu de rencontre transfrontalière.

Quelles ont été vos motivations pour venir briguer ce poste au Grand-Duché? Seraient-ce des raisons de salaire?

Ce n’est pas pour ça que je viens. Globalement, les salaires Ă  la Kulturfabrik ne sont vraiment pas Ă©normes, il y a mĂŞme des enjeux sur les bas salaires dans cette maison. Venant d’une institution nationale, je connais les salaires et je peux dire que je gagnerais la mĂŞme chose ou mĂŞme un peu plus en France, oĂą le milieu artistique est singulièrement bien protĂ©gĂ©.

Ce qui m’intĂ©resse, c’est cette rĂ©gion que je connais, j’y ai vĂ©cu, je l’aime bien. C’est une rĂ©gion de frontière, de mĂ©tissage, de vie, de dialogue. Mais surtout, j’ai craquĂ© sur ce lieu et sur le challenge. C’est vrai que j’ai des tonnes de problèmes Ă  rĂ©gler, je suis incapable de dire si je vais rĂ©ussir. Mais j’aime relever des dĂ©fis, ensemble avec un public, une Ă©quipe. Je n’ai pas la prĂ©tention d’ĂŞtre l’homme miracle, le sauveur de la Kulturfabrik. Il n’y a pas de secret, je l’ai dit officiellement dans cette maison: moi, je me donne cinq ans.

Interview: Renée Wagener

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