CLIO BARNARD: There is no such thing as society

Avec « The Selfish Giant », le cinéma social britannique démontre qu’il sait transcender Ken Loach – grâce à l’art emphatique et brutal de la réalisatrice Clio Barnard.

Arbor et Swifty affrontent le malaise de la précarité au quotidien.

En Europe et de par le monde, il y a probablement des centaines de milliers de jeunes gaçons comme Arbor Fenton – désorientés, précarisés, violents et shootés à la Ritaline, ce médicament qu’on administre en masse aux jeunes dits « difficiles » ou souffrant de « manque de concentration ». « The Selfish Giant » commence par une crise de nerfs, celle d’Arbor Fenton qui se cache sous son lit et essaie de casser la figure à un ennemi imaginaire. Le seul qui parvienne à le tirer de là n’est pas sa mère, mais son meilleur ami Swifty. Placide et calme, il est le contraire de l’exalté Arbor et les deux ont une relation quasiment symbiotique – d’autres parleraient peut-être d’interdépendance émotionnelle.

Et c’est tout naturellement qu’Arbor prend sa défense quand son ami se fait agresser dans leur école à cause de ses origines tsiganes. Juste que là, c’était la goutte d’eau qui fait déborder le vase, Arbor est renvoyé sans appel de l’école, tandis que Swifty écope d’un bannissement de dix jours. Cela ne semble pas affecter Arbor, qui de toute façon ne s’intéressait pas à ce lieu d’exclusion et d’incompréhension. Pour Swifty, c’est autre chose : il est de loin le seul de sa famille nombreuse et pauvre qui pourrait s’en tirer. Néanmoins, les deux amis commencent à traîner dans le quartier et à chercher des moyens de se faire un peu d’argent – pour qu’au moins la mère de Swifty puisse payer l’électricité de leur foyer, qui a encore une fois été coupée.

Une façon de se faire un peu de fric est de revendre de vieux métaux à Kitten, le ferrailleur du coin. Petit à petit, les deux vont s’enfoncer dans le milieu des ferrailleurs et des criminels et devenir des voleurs de câbles électriques professionnels, car le cuivre est devenu rare et très cher – un phénomène que le Luxembourg connaît aussi.

Le grand atout de « The Selfish Giant » est de montrer la précarité sans misérabilisme et sans vouloir donner de leçons. C’est le règne de l’éternel provisoire, dans lequel l’espoir d’une amélioration future de la situation est constamment repoussée vers des horizons lointains. Cette condition se réflète un peu partout dans le film – dans les fenêtres cassées recouvertes de plastique de la maison de Swifty comme dans les maigres chevaux de trot que les deux amis utilisent pour aller à la collecte de ferraille. Enlevez-leur les portables et les écrans de télévision, et vous voilà de retour au 19e siècle – le romantisme social à la Dickens en moins.

Ce n’est pas pour rien que la réalisatrice Clio Barnard a choisi la ville de Bradford pour cadre de son film. Située dans le West Yorkshire, cette ancienne ville industrielle, connue pour ses manufactures de textile, compte des quartiers parmi les plus pauvres en Grande-Bretagne. Et aussi la plus grande différence entre riches et pauvres. Si Clio Barnard exclut de son film les tensions raciales qui ont secoué la ville de Bradford – c’est là qu’en 1989 les « Versets sataniques » de Salman Rushdie ont brûlé, de plus la ville a vécu des émeutes raciales au milieu des années 1990 – c’est pour mieux montrer que tous, Britanniques ou non, sont touchés par la pauvreté. Et que tous ceux qui sont passés à travers les mailles de la protection sociale dans un pays aussi ultralibéral que la Grande-Bretagne partagent le même sort de damnés de la terre. C’est cette union de classe, malgré les différentes origines ethniques, qui fait de « The Selfish Giant » – qui d’ailleurs même s’il en partage le titre n’a rien à voir avec le conte d’Oscar Wilde – un film fort, humain et profondément dérangeant.

A l’Utopia.


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