Le rapport annuel dâAmnesty International opte pour une vision large des droits humains. Un choix judicieux dans le contexte de la Covid, mais aussi au vu des divisions au sein des opinions publiques mondiales.

Photo de lâaction « 10 jours pour signer ! » en 2019. (Copyright Credit: christophemeireis.com)
Dans le cadre des discussions autour des violations des droits humains au Xinjiang, la Chine sâest aussi vue accusĂ©e dâune dĂ©marche idĂ©ologique plus gĂ©nĂ©rale : elle tenterait de redĂ©finir les droits humains Ă son avantage, en dĂ©prĂ©ciant les droits civils et politiques et en mettant lâaccent sur les droits Ă©conomiques. Amnesty International serait-elle complice de la Chine en insistant, dans son rapport annuel 2020 (woxx 1627), sur les injustices sociales et le droit Ă la santĂ©, dans le contexte de la pandĂ©mie frappant particuliĂšrement les personnes vulnĂ©rables ?
Ăvidemment, il nâen est rien : lâONG continue Ă se prĂ©occuper des atteintes aux libertĂ©s individuelles, dĂ©nonçant en particulier le gouvernement de Xi Jinping, qui a profitĂ© de la distraction créée par la pandĂ©mie pour continuer sa rĂ©pression contre les OuĂŻghour-e-s et les opposant-e-s hongkongais-es. Dans lâentrĂ©e consacrĂ©e Ă la Chine, on retrouve dâailleurs une rĂ©fĂ©rence Ă son initiative au sein du Conseil des droits de lâhomme de lâONU, visant Ă affaiblir les droits civils et politiques. Tout comme Amnesty dĂ©nonce la dĂ©marche du dĂ©partement dâĂtat amĂ©ricain de « redĂ©finir unilatĂ©ralement le sens des droits humains », en sâattaquant notamment au droit Ă la santĂ© et Ă celui de ne pas ĂȘtre discriminĂ©-e.
ĂgalitĂ© formelle et rĂ©elle
Câest que, pour une organisation comme Amnesty, les droits humains forment un tout. Pas question donc de revenir sur les droits sociaux, Ă©conomiques et culturels, parfois appelĂ©s « secondaires ». Et pas question non plus de se rĂ©fĂ©rer Ă ces derniers pour relativiser, voire justifier des violations des droits civils et politiques.
Notons quâil est tout de mĂȘme frappant de voir resurgir des dĂ©bats qui ont pu diviser le mouvement progressiste il y a 150 ans : dâun cĂŽtĂ© un courant libĂ©ral, se battant pour la libertĂ© dâexpression, lâ« égalité » et le droit de vote, mais nĂ©gligeant les inĂ©galitĂ©s sociales et les oppressions culturelles, de lâautre un courant marxiste orthodoxe, prĂȘt Ă sacrifier les « droits bourgeois » au nom dâune refonte complĂšte de la sociĂ©tĂ© humaine Ă travers la « dictature du prolĂ©tariat ». Sauf que, aujourdâhui, le camp libĂ©ral a acceptĂ© lâidĂ©e des droits sociaux, du moins en principe, tandis que des gouvernements comme celui de PĂ©kin, sâils ont beaucoup dâune dictature, ne sont plus vraiment « socialistes ».
Dans le communiquĂ© accompagnant la publication de son rapport annuel, Amnesty sâaffiche en tout cas comme adepte dâune vision trĂšs large des droits humains. Elle le fait sans remettre au second plan les droits civils et politiques, qui ont fait sa rĂ©putation durant la guerre froide, avec ses rĂ©gimes oppressifs dans les deux camps. Sont ainsi dĂ©noncĂ©es les atteintes Ă la libertĂ© dâexpression â sous couvert de protection contre les « fausses informations » â aussi bien en Hongrie que dans les pays du Golfe. En fouillant dans les 500 pages du rapport, on apprend que de nombreux autres pays sont Ă©pinglĂ©s pour la mĂȘme raison. Le rĂ©sumĂ© sur lâEurope et lâAsie centrale par exemple en mentionne 15, depuis lâArmĂ©nie jusquâau TurkmĂ©nistan⊠en passant par la France.
Droit dâasile et danger climatique
Un autre domaine, celui du droit dâasile, a pris de plus en plus dâimportance, Ă mesure que les pays du Nord ferment leurs frontiĂšres aux rĂ©fugiĂ©-e-s toutes catĂ©gories confondues. La pandĂ©mie, apprend-on, « a davantage encore aggravĂ© [leur] situation dĂ©jĂ trĂšs prĂ©caire », ces personnes risquant dâĂȘtre « piĂ©gĂ©es dans des camps sordides et privĂ©es de fournitures essentielles ou bloquĂ©es en raison du renforcement des contrĂŽles aux frontiĂšres ».
Absent du communiquĂ©, le droit international humanitaire apparaĂźt dans le rapport mĂȘme, Amnesty relevant par exemple les crimes de guerre commis aussi bien par lâArmĂ©nie que lâAzerbaĂŻdjan. Ou encore en critiquant les exportations dâarmes vers des zones de conflit. Enfin, la conception des droits humains dâAmnesty inclut la protection du climat, alors que les plaintes contre les Ătats se multiplient dans ce domaine. On ne peut que sâĂ©tonner de lâabsence de mention du dĂ©sarmement nuclĂ©aire, alors que le lien avec le droit humanitaire a Ă©tĂ© Ă©tabli lors de lâĂ©laboration du traitĂ© sur lâinterdiction des armes nuclĂ©aires, soutenu dâailleurs par Amnesty.
Droits sociaux et au-delĂ
Bien entendu, lâ« élargissement » des droits humains Ă lâaffirmation et Ă la non-discrimination des identitĂ©s est dĂ©sormais acquis, et le communiquĂ© dâAmnesty accorde une large place aux droits des minoritĂ©s ethniques, des femmes et des personnes LGBTI, tous particuliĂšrement sous pression dans le contexte de la pandĂ©mie et des mesures dâexception. De mĂȘme, les analyses par pays comportent souvent un ou plusieurs alinĂ©as consacrĂ©s aux avancĂ©es ou aux reculs dans ces domaines.
Enfin, les droits sociaux et Ă©conomiques sont particuliĂšrement valorisĂ©s dans le communiquĂ© de cette annĂ©e. Câest que les mĂ©canismes discriminatoires liĂ©s Ă la pandĂ©mie trouvent en partie leur origine dans les inĂ©galitĂ©s sociales et les injustices Ă©conomiques. Dâune part, Amnesty constate que le personnel de santĂ© et les personnes travaillant dans le secteur informel « ont subi de plein fouet les consĂ©quences des politiques ayant dĂ©libĂ©rĂ©ment laissĂ© pĂ©ricliter les systĂšmes de santĂ© et de mesures de protection sociale lamentables ». Dâautre part, les pays riches, en rachetant les stocks de vaccins et en mĂ©nageant les entreprises pharmaceutiques, ont entravĂ© le droit Ă la santĂ© de la majeure partie des habitant-e-s de la planĂšte.
Cette façon de voir large en matiĂšre de droits humains favorise aussi, chez lâONG, une vision large des remĂšdes Ă mobiliser : « Nous nous trouvons Ă la croisĂ©e des chemins. Il nous faut Ă©liminer les entraves qui dĂ©truisent la dignitĂ© humaine. Il nous faut repartir sur de nouvelles bases afin de construire un monde fondĂ© sur lâĂ©galitĂ©, les droits humains et lâhumanitĂ©. »
www.amnesty.org/fr

