Biélorussie : The Great Dictator

L’enlèvement de Roman Protassevitch par le régime de Loukachenko a certes été choquant, mais devrait surtout servir à recalibrer le traitement européen de la « dernière dictature » sur le continent.

(©EPA)

Vu de loin, il pourrait apparaître comme un dictateur d’opérette, Alexandre Loukachenko. Avec sa démarche trahissant ses origines agricoles, sa façon tonitruante de présenter des faits qui nous apparaissent totalement absurdes, ses uniformes aux casquettes trop grandes et sa confiance sans limites en soi et son régime – il est plus près de la caricature que nous faisons de l’époque soviétique dévolue que de notre 21e siècle. Pourtant, ce « Great Dictator » vient de démontrer qu’il sait mordre et qu’en plus, tel un chien enragé, il n’a pas peur des conséquences. La question est de savoir à quel point il se sent menacé par l’opposition interne – cette opération commando était-elle dirigée par la panique ou issue d’un calcul froid et planifié ?

Il y a d’abord la cible, le jeune activiste et bloggeur Roman Protassevitch à l’origine de la chaîne « Nexta » sur l’application de chat Telegram, qui a servie à organiser les manifestations massives contre les élections encore une fois truquées de l’été dernier. « Nexta » est un jeu de mots sur « suivant » et « quelqu’un » – selon l’interprétation anglaise ou biélorusse – et souligne surtout le caractère décentralisé du mouvement qu’il a lancé, tout comme l’idée de ne pas avoir besoin d’un leader charismatique. Donc l’antithèse du régime de Loukachenko qui se concentre sur sa personne. Protassevitch était bien un des co-fondateurs de la plateforme, mais n’avait rien d’un meneur. Son enlèvement est donc lié au désir du régime d’identifier ou de fabriquer des leaders d’une contestation que Loukachenko ne comprend pas et qu’il peine à contrôler.

Ensuite, il y a la méthode : une opération commando qui n’aurait pas pu se dérouler sans l’aval et l’aide de la Russie, ce qui rend la riposte européenne encore plus compliquée. Pourtant, la Biélorussie n’est pas le premier État à forcer un avion civil à atterrir pour arrêter des personnes qu’il suspecte de terrorisme. En 1956, des avions de combat français ont fait de même avec un vol Rabat-Tunis transportant des militants du FLN, dont le futur premier président algérien Ahmed Ben Balla. En 1985, des jets américains forcent une machine civile égyptienne à atterrir en Italie pour mettre la main sur des terroristes palestiniens liés au détournement du navire de croisière Achille Lauro. Finalement, l’Iran intercepta en 2010 un vol en provenance de Dubaï pour arrêter un militant sunnite. L’affaire du vol d’Evo Morales qui s’est vu refuser l’utilisation de l’espace aérien de plusieurs pays occidentaux et a du prendre escale à Vienne en 2013, parce que des sources prétendaient qu’Edward Snowden serait à bord, ne se prête pas tellement à comparaison : c’était la machine présidentielle et aucun avion de combat n’est intervenu dans cette histoire. Bref, la Biélorussie n’a fait que copier une méthode éprouvée par des États pour la plupart démocratiques.

Cet enlèvement a été un signal à tout-e dissident-e biélorusse : vous ne serez pas en sécurité, même si vous quittez le pays.

Finalement, Roman Protassevitch n’est ni le premier, ni le dernier à défier le régime dictatorial de Minsk et à en payer les conséquences. Au moins quatre journalistes ont été arrêtés après l’atterrissage forcé du vol Ryanair et on estime qu’une quarantaine ont disparu dans les geôles du système. Des personnes connues comme Igor Bancer, le chanteur du groupe punk biélorusse Mister X, ont même risqué leur vie en se mettant en grève de la faim, déclenchant une vague de soutien internationale.

Finalement, cet enlèvement a été un signal à tout-e dissident-e biélorusse : vous ne serez pas en sécurité, même si vous quittez le pays. Et c’est cela le plus grave et aussi le point où l’Union européenne doit intervenir en premier. Au lieu de sanctionner et de communiquer des bons sentiments, la sécurité et l’intégrité de la parole libre doit être assuré. Sinon on peut aussi bien fermer la boutique.


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