Exposition biographique : Étonnante voyageuse

L’exposition « Etel Adnan et les modernes » rend hommage à une femme poète, peintre, écrivaine et journaliste injustement méconnue et au parcours hors du commun.

Née sous le signe d’un monde qui venait de s’écrouler – à Beyrouth en 1925 de mère grecque et de père syrien, ancien officier de l’Empire ottoman –, Etel Adnan n’a cessé toute sa vie de transgresser les frontières. Celles des pays, des cultures et des langues. Le grec étant sa langue maternelle, elle tardera un peu avant de se mettre à l’arabe, et si le français et la culture française lui ont permis de quitter son Orient natal, c’est aussi dans l’anglais qu’elle trouvera une source d’inspiration sur le tard.

Diplômée de la Sorbonne, elle découvre Berkeley au milieu des années 1950. Une autre planète selon elle, et un monde en révolution tellement différent de l’austère Quartier latin, qui mettra encore du temps avant d’entrer lui aussi en ébullition. Avec les Américain-e-s, elle partage les joies et les peines de l’époque, la découverte et la libération par la poésie et l’art, mais aussi l’assassinat de John F. Kennedy, qui marque la fin d’une époque. Férue de peinture, elle tombe amoureuse du mont Tamalpais en Californie, au pied duquel elle s’installe et qui deviendra pour elle ce que la montagne Sainte-Victoire aura été pour Cézanne : la consécration de sa peinture.

Pourtant, ses œuvres sont plutôt inspirées par les artistes abstraits, comme Vassili Kandinsky et Paul Klee – dont le Mudam montre quelques originaux (ce qui a dû plaire au conseil d’administration, rêvant depuis des années d’exposer de « vraies » toiles de maître dans « son » musée). Grands, lumineux et colorés, ces tableaux (dont la plupart ne portent pas de titre) ressemblent plutôt à des essais d’écriture avec la peinture qu’à de la peinture au sens strict.

Ce qui ne devrait pas étonner, car comme elle l’a fait pour les lieux, Etel Adnan a également voyagé parmi les genres artistiques. Ainsi, on peut admirer des leporellos illustrant des poèmes d’ami-e-s américain-e-s. Le seul film qu’elle ait jamais dirigé (« Motion », datant de 2012 – mais basé sur des extraits captés déjà dans les années 1980) y figure également, tout comme des tapisseries réalisées dans un atelier créé par l’architecte Ramsès Wissa Wassef en Égypte.

La métaphore du fil tissé en écriture et jamais décousu, de la création en tant qu’acte fondateur d’une identité parcourt les deux galeries que le Mudam a libérées pour cette rétrospective. Un peu dommage pourtant que l’exposition ne s’attarde pas plus sur les exploits littéraires d’Etel Adnan. Certes, ils sont mentionnés dans la notice biographique, mais aucun extrait ne s’y trouve. Ce qui est étonnant, sachant qu’Etel Adnan est l’auteure d’une trentaine d’ouvrages en français, anglais et arabe et qu’elle a été primée plusieurs fois. Entre autres pour son roman « Sitt Marie Rose » de 1977, sur la guerre du Liban – un pays qu’elle avait dû quitter une nouvelle fois à cause de ce conflit –, qui compte parmi les récits de guerre les plus poignants de son époque.

Cette absence donne à l’exposition un goût d’inachevé, que l’unique lecture d’extraits de textes ce dimanche 16 juin à 15h ne pourra combler. D’autant plus que les grandes toiles qui remplissent les murs du Mudam sont certes belles à voir, mais ne sont pas des chefs-d’œuvre – elles ne développent leur sens profond que si elles sont confrontées à la biographie et aux autres aventures créatives de l’artiste. Mais bon, si cela a permis d’exposer des Kandinsky et des Klee…

Au Mudam, jusqu’au 8 septembre.

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