GR20, sang, sueurs et larmes (4/4) : Tout ce qu’il y a de plus simple

180 kilomètres à pied à travers les massifs montagneux de la Corse, loin de tout : c’est le GR20, sentier de grande randonnée le plus connu en France. Suite et fin du récit à la première personne d’un défi pas comme les autres.

Les beaux levers de soleil, c’est bien le seul avantage de se lever à 4 heures du matin. (Photos : David Angel)

La prochaine personne qui me dit que le sud est plus « roulant » que le nord, je vais l’insulter. J’en ai après le monde entier. Je me suis couché trop tard hier soir, et même si j’ai plutôt bien dormi, je suis tellement fatigué que j’ai l’impression que je pourrais m’endormir en marchant.

Je viens de manger des lasagnes au « brocciu », fromage frais de chèvre ou de brebis typiquement corse. Les lasagnes étaient de la veille, on me les avait proposées au refuge où je me suis arrêté entre deux étapes. Je me suis enfilé deux portions et j’ai envie de vomir. La température doit avoisiner les 35 degrés, il ne me reste plus beaucoup d’eau, et les randonneurs faisant le GR20 dans le sens sud-nord, qui en sont à leur troisième étape, ont l’air tellement frais que j’ai l’impression qu’ils sentent encore le parfum.

Dans ma tête, je les insulte copieusement. Tout comme le gardien de refuge qui m’a refilé ses lasagnes au brocciu qui me tourmentent l’estomac. « Brocciu de merde ! », me surprends-je à répéter à voix haute à plusieurs reprises, en prenant soin d’adopter un accent corse.

Mercredi 21 juillet. J’en suis à mon avant-dernier jour et j’en ai marre. Marre de dormir sous ma tente que je dois monter et démonter tous les jours. Marre de faire la queue pendant 45 minutes pour pouvoir prendre une douche glaciale. Marre des barres de céréales. Je rêve de prendre une vraie douche, de dormir dans un vrai lit. J’ai presque plus de mal avec le manque de tout confort, même rudimentaire, qu’avec la difficulté des étapes. Je ne demande pas grand-chose, mais un lit et une douche, c’est déjà pas mal.

Depuis Capannelle, je rallie Prati, dernière étape difficile du GR à en croire ceux qui l’ont déjà fait. Si tout va bien, je vais enfin arriver à Conca, au terme de mon odyssée, demain. Au bout de sept jours, au lieu des huit ou neuf que j’avais prévus initialement. Au lieu des 15 ou 16 que les gens mettent normalement. Les quelques heures de marche qui me séparent encore de ma destination me paraissent insurmontables.

Environ 15.000 personnes viennent se mesurer au GR20 tous les ans.

Et encore, j’ai de la chance : à part quelques blessures superficielles, je n’ai pas de gros bobos, pas d’ampoules, même si mes pieds sont dans un sale état. Au dernier refuge, j’ai croisé une fille polonaise que j’avais déjà rencontrée un peu plus tôt. Elle a des plaies ouvertes sur la tête, ses lunettes sont rafistolées avec du ruban adhésif, et son nez doit faire le double de ce qu’il fait habituellement.

« Une mauvaise chute », m’explique-t-elle dans un anglais approximatif. « Mais les gens m’ont dit qu’il n’y avait pas besoin de points de suture. » J’en doute, mais je garde mes pensées pour moi. Elle enlève ses chaussures et me montre une ampoule. Enfin, plutôt une plaie de cinq centimètres sur cinq, avec la chair à vif. Je ne sais même pas comment elle fait pour continuer dans cet état. J’apprendrai plus tard qu’elle a terminé le GR20 en onze jours, sans abandonner.

Environ 15.000 personnes viennent se mesurer au GR20 tous les ans. Cette année, il y en aurait au moins 30 pour cent de plus que les années précédentes, hors 2020 et son contexte particulier évidemment. Les refuges sont pleins, et plus on arrive tard le soir, plus il devient compliqué de trouver un emplacement pour planter sa tente. Néanmoins, sur les étapes, contrairement à ce qu’on pourrait craindre, ce n’est pas « l’autoroute ». Il arrive facilement de ne croiser personne pendant trois ou quatre heures, surtout quand on part tôt le matin.

Si la majorité de ceux et celles qui font le GR20 le font en groupe, bon nombre le font aussi en solitaire. Pour beaucoup, c’est un moyen de passer du temps avec soi-même, de se mesurer à soi-même, de fuir des situations personnelles compliquées.

Quoi de mieux pour la récup qu’un bain d’eau glaciale ?

Comme ce militaire que je rencontre un soir dans un refuge, autour d’un repas. Quand je lui demande s’il s’est beaucoup préparé physiquement, il me dit qu’il a pris la décision de faire le GR20 une semaine plus tôt. Qu’il devrait être aux Maldives en ce moment même, en lune de miel, mais que sa fiancée l’a quitté quelques jours avant le mariage pour un autre mec. Que, du coup, il s’est acheté une tente, des billets de ferry pour la Corse, et qu’il a entamé le GR20.

Jeudi 22 juillet, 15 heures. D’abord, il y a une route bitumée. Ensuite, je perçois les premières maisons. Des voitures. J’ai du mal à réaliser. J’arrive à Conca, la fin de mon périple. 180 kilomètres plus tard, me voici.

Il fait 35 degrés, je dégouline. Un mélange de crème solaire, de sueur et de poussière recouvre ma peau. Une de mes chaussettes est déchirée, ma chaussure a un trou. Mes jambes − que je ne sens plus, au passage − sont recouvertes d’égratignures et de petites plaies. J’ai donné mes dernières gorgées d’eau à un mec déshydraté que j’ai croisé un peu plus tôt.

Quand je réalise enfin, il ne me reste que quelques centaines de mètres à faire. Je sors mon téléphone, mets « Gracias a la vida » de Mercedes Sosa, chanson qui m’a accompagné − dans ma tête − tout au long de la traversée. Je verse quelques larmes, entre soulagement, joie énorme et tristesse que ce soit fini.

Si mon corps avait tenu jusque-là, il allait bien tenir jusqu’à la fin − ne serait-ce qu’en vue de la grande bière qui l’y attendait.

Arrivé au centre du village, je me fais prendre en photo devant le panneau qui dit « Conca : arrivée du GR20. Vous voici au terme de votre odyssée. » Je m’assieds sur la terrasse du bar du village et commande un sandwich, une glace, un coca, une eau pétillante et une pinte de bière.

Cette dernière journée m’a paru interminable. Elle a commencé par une de ces descentes dont seule la Corse a le secret, puis a continué par une dernière partie très technique à grands coups de dalles rocheuses, de marche en crête, d’éboulis, de passage avec des chaînes.

J’ai fait mon premier arrêt à une auberge au col de Bavella, où j’ai mangé un tiramisu et deux parts de gâteau avant de repartir. J’ai insulté à voix basse les GR-istes venant de Conca, qui en étaient à leur première journée de marche, tous frais, tous souriants, les habits propres, les chaussures neuves.

Je me suis arrêté au refuge d’I Paliri, où j’ai encore mangé, une grande assiette de pâtes cette fois-ci, de quoi tenir jusqu’à la fin. Mais après I Paliri, la température a commencé à grimper. Avançant en plein soleil, je me suis retrouvé assez rapidement avec très peu d’eau, j’ai dû me rationner.

Juste avant la dernière descente vers Conca, j’ai eu la tête qui a commencé à tourner. Je me suis arrêté et j’ai fouillé mon sac à dos pour trouver quelque chose à manger − sans succès. J’ai commencé à douter et à avoir peur pour les deux heures de marche qui devaient me rester. Allais-je tenir, étant manifestement en hypoglycémie et avec un demi-litre d’eau tout au plus, sous un soleil de plomb ?

Alors, une fois encore, j’ai fait le bilan de mes options : retourner en arrière n’en était pas une, étant donné que je devais être plus près de la fin que du début de l’étape. Je pouvais m’arrêter là et espérer que quelqu’un passe pour lui demander une barre de céréales, un morceau de chocolat. Sans garantie, évidemment.

Ou alors je pouvais me relever et me remettre à marcher. Si mon corps avait tenu jusque-là, il allait bien tenir jusqu’à la fin − ne serait-ce qu’en vue de la grande bière qui l’y attendait.

Alors je me suis levé, j’ai remis mon sac à dos et je me suis remis à marcher, malgré la douleur, la soif et la tête qui tournait. J’ai mis un pied devant l’autre et j’ai avancé, mètre par mètre, kilomètre par kilomètre. Tout ce qu’il y a de plus simple.


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