Greensill/GFG Alliance (2) : Un virus providentiel pour Liberty Steel

Greensill Capital était le principal financier de Liberty Steel. La faillite du financier menace l’existence du sidérurgiste, lourdement endetté. Liberty Steel puise largement dans les « aides Covid » pour assurer sa survie, y compris au Luxembourg où il possède une usine à Dudelange.

Sur le site de Liberty Steel à Dudelange, la méfiance et la peur se sont installées. (Photo : Fabien Grasser)

Le rendez-vous prévu ce mercredi matin à proximité immédiate de l’usine Liberty Steel à Dudelange est reporté au dernier moment. Décalé en début d’après-midi sur le parking d’un centre commercial, à quelques kilomètres de là. « C’est plus prudent : des membres de la direction de Liège sont sur le site et passent d’un bâtiment à l’autre », justifie Jean. Notre interlocuteur fait partie d’un groupe d’ouvriers qui veulent témoigner de leur désarroi depuis l’annonce, le 8 mars, de la faillite du financier Greensill Capital, qui menace l’avenir de Liberty Steel. Et donc leurs emplois. Tout le monde est tendu, voire méfiant. Jean vient finalement seul. Il ne s’appelle d’ailleurs pas Jean, mais il insiste pour préserver son anonymat. « On ne sait jamais… » La discussion prend l’allure d’un rendez-vous avec un lanceur d’alerte. Pourtant, pas de clé USB ou de documents confidentiels qui changent de mains. Juste l’expression « de beaucoup d’inquiétude et aussi un peu de colère ». Issu d’une famille d’ouvriers sidérurgistes lorrains, Jean travaille sur le site de la zone industrielle Wolser depuis une vingtaine d’années. Une période pendant laquelle il a changé quatre fois de patron.

Détenue d’abord par l’Allemand Ewald Giebel, l’usine est, au fil des ans, passée sous le pavillon d’Arcelor, puis d’Arcelormittal et enfin sous celui de Liberty Steel en 2019. Liberty Steel est une filiale de Gupta Family Group (GFG) Alliance, présidé par Sanjeev Gupta, un homme d’affaires anglo-indien de 48 ans. En l’espace de deux décennies, ce descendant d’une famille d’industriels du Pendjab a édifié un empire protéiforme opérant dans la sidérurgie, l’exploitation minière, l’énergie, l’immobilier et la banque. Le groupe, basé à Londres, revendique 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et 36.000 salariés, principalement en Europe et en Australie. Avec Liberty Steel, Sanjeev Gupta vise le podium des producteurs mondiaux d’acier. Il a racheté des dizaines d’usines et fonderies en Europe, parfois en piteux état.

Au Luxembourg, son nom est apparu au grand jour en 2018. Invoquant les règles antitrust, la Commission européenne contraignait alors Arcelormittal à vendre six usines sur le continent, en contrepartie du rachat du mastodonte italien Ilva. Dudelange faisait partie du lot raflé pour 740 millions d’euros par Gupta. L’usine occupe 300 personnes, dont une centaine est rémunérée par des sous-traitants pour l’emballage et l’expédition. Elle est réputée pour la qualité de ses produits galvanisés, recherchés dans l’automobile et l’électroménager. L’opération a été bénie par la Commission européenne, et, aux yeux des gouvernements européens, Gupta passait pour le magicien sauvant des milliers d’emplois.

Le sauveur aux pieds d‘argile

Depuis trois semaines, la façade se lézarde, et derrière la success story apparaît un géant aux pieds d’argile. La faillite de Greensill Capital (lire notre enquête dans les pages précédentes) jette une lumière crue sur la stratégie financière de Sanjeev Gupta : une fuite en avant dans l’endettement, orchestrée en tandem avec Lex Greensill. Ce startupper australien réglait les fournisseurs de Gupta et titrisait parallèlement les dettes dans des fonds d’investissement, notamment chez Crédit Suisse. Il prêtait aussi beaucoup d’argent au sidérurgiste sur la foi d’hypothétiques succès à venir. Dans cette relation d’affaires très interdépendantes, chacun semblait à la merci de l’autre. Au point que d’aucuns s’interrogent sur la bonne équation : est-ce la faillite de Greensill qui menace Gupta ou la fragilité de Gupta qui a entraîné la faillite de Greensill ?

Quoi qu’il en soit, la société GFG Alliance est lourdement endettée. De combien ? Devant la justice britannique, les avocats de Greensill agitent le chiffre de 5 milliards de dollars en faveur de leur seul client, précisant que Gupta a commencé à faire défaut. « Nous essayons de négocier un moratoire avec les administrateurs de Greensill », reconnaît, depuis Londres, un porte-parole de GFG Alliance, contacté par le woxx. Des analystes évoquent un endettement cumulé de 10 milliards de dollars.

Dès 2018, les milieux financiers affichaient leur défiance pour les titres adossés à ces dettes, car les rendements promis cadraient mal avec une activité centrée sur la sidérurgie. Un an plus tard, les syndicats OGBL au Luxembourg, CGT en France et FGTB en Belgique alertaient à leur tour sur l’opacité financière du groupe lors du rachat des usines d’Arcelormittal.

Gupta se défend. « La plupart des activités de GFG Alliance sont performantes et génèrent des flux de trésorerie positifs, soutenus par les améliorations opérationnelles que nous avons apportées et la vigueur des marchés de l’acier, de l’aluminium et du minerai de fer », décline le porte-parole du groupe. L’homme d’affaires cherche à gagner du temps, affichant un optimisme à toute épreuve quant à sa capacité à débusquer de nouveaux financeurs après la faillite de Greensill. Sans succès pour l’instant.

CC-BY-SA-4 GAM Investments

Au Royaume-Uni, ou Liberty Steel emploie 5.000 personnes, plus un jour ne passe sans que les médias ne divulguent de nouvel épisode de la déroute, relevant le goût de Greensill pour les jets privés ou celui de Gupta pour de luxueuses résidences à Londres et à Dubaï, où il réside actuellement.

À Londres, le scandale s’est déporté sur le terrain politique. Par l’intermédiaire de Greensill, Gupta a décroché au moins 400 millions de livres (472 millions d’euros) de prêts garantis par l’État dans le cadre des « aides Covid ». L’ancien premier ministre conservateur David Cameron est mis en cause pour son intervention directe auprès des autorités en faveur de Greensill Capital, dont il était le salarié. Pour l’opposition travailliste, l’affaire est entendue : depuis un an, c’est l’argent public qui paye fournisseurs, salariés et frais courants de Liberty Steel. Des élus du Labour demandent la nationalisation du groupe au nom de la souveraineté industrielle. Acculé, le gouvernement de Boris Johnson a refusé, il y a quelques jours, une avance de 170 millions de livres demandée par Gupta pour la poursuite de ses activités.

Au Luxembourg, le poids de Liberty Steel dans l’économie nationale n’est pas comparable. Mais comme au Royaume-Uni, « c’est l’argent des aides Covid qui fait tourner l’usine de Dudelange depuis un an », affirme, sous couvert d’anonymat, un connaisseur du dossier. Liberty Steel a obtenu 20 millions d’euros d’emprunts bancaires garantis par l’État à hauteur de 85 %, avance le même. Si le sidérurgiste faisait défaut, l’État devrait rembourser 17 millions aux banques créditrices. Depuis le début de la crise sanitaire, 379 entreprises ont obtenu de tels prêts, pour un montant total de 188 millions d’euros. Autrement dit, Liberty Steel aurait engrangé à lui seul plus de 10 % des garanties étatiques sur prêt bancaire.

Qu’en est-il vraiment ? Nous avons posé la question au ministère de l’Économie. Malgré nos relances répétées, les services de Franz Fayot refusent de confirmer ce chiffre. Et refusent tout autant de l’infirmer. Dans une « position écrite » adressée au woxx, le ministère précise que « par un courrier daté du 5 mars, Sanjeev Gupta a informé Franz Fayot une première fois sur la situation dans le dossier Greensill/GFG Alliance/Liberty Liège-Dudelange ». Soit trois jours avant l’annonce de la faillite. « Le ministre de l’Économie est depuis en contact avec M. Gupta et en échange régulier avec la direction ainsi qu’avec des représentants de l’actionnariat du groupe », ajoute le ministère.

Fayot aux abonnés absents

« Les discussions sont compliquées, mais la volonté politique pour trouver une solution est réelle », glisse un observateur. Pour lui, plusieurs options sont sur la table : de nouveaux financements pour Liberty Steel, une ouverture du capital, une nationalisation temporaire par le biais de la SNCI le temps de trouver un repreneur. Seule certitude : Sanjeev Gupta garde la main sur Liberty Steel tant que la société n’est pas déclarée en faillite.

Le risque est réel, un fournisseur pouvant enclencher la procédure à tout moment. Le 8 mars, quelques heures seulement après l’annonce de la faillite de Greensill, Arcelormittal, toujours fournisseur de Dudelange, menaçait d’interrompre son approvisionnement en l’absence de garanties financières. La situation s’est dénouée, sans intervention du gouvernement, assure le ministère de l’Économie.

« Les histoires de fournisseurs mécontents », ça fait doucement rire Jean, l’ouvrier avec qui nous poursuivons la discussion sur un parking : « Depuis deux ans, on n’entend plus que ça. » Sanjeev Gupta promettait d’investir 100 millions d’euros, « mais on ne voit rien venir, on a juste l’impression de descendre la pente ». « Chaque mois, il y a des collègues qui partent car ils trouvent du travail ailleurs. Ils ne sont pas remplacés », déplore-t-il. « On aime notre boulot, on a conservé nos salaires et nos conditions de travail n’ont pas changé, mais là tout le monde est démotivé. » Il est en colère contre la Commission européenne et ses décisions. Surtout, il est inquiet : « Pour la première fois, ce mois, on n’était pas sûr de recevoir nos salaires. On a des gosses, des crédits à rembourser, des factures à payer. La meilleure solution serait encore de trouver un repreneur », estime-t-il. Le rachat d’Ilva en Italie étant en voie d’échouer, « Arcelormittal pourrait très bien revenir ». Retour à la case départ en somme.


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