Hongrie : Opération « dédiabolisation » au Jobbik

Doublé sur sa droite par le Fidesz au pouvoir et concurrencé au sein de l’opposition, le parti au passif néonazi et antitziganes accélère son recentrage entamé autour de la crise des migrants de l’été 2015.

Péter Jakab, nouveau leader du parti élu le 25 janvier. (Photo : Tamas Kovacs/EPA)

C’est l’histoire d’une étoile filante en quête d’une nouvelle lumière. Celle d’un jeune parti d’extrême droite entré comme une fusée au Parlement européen (2009) puis à l’Assemblée nationale hongroise (2010) avec des gilets noirs brodés traditionnels et un discours trop radical aux yeux de Marine Le Pen. D’une formation connue jadis pour ses drapeaux européens brûlés en place publique et ses marches antiroms aux côtés de la Garde hongroise, avant de basculer vers la défense de l’harmonisation des salaires continentaux à Bruxelles et la protection du « peuple » hongrois, couleur de peau mise à part.

En 2013, Gábor Vona, alors président du Jobbik, avait affirmé qu’il démissionnerait immédiatement si quelqu’un lui découvrait des origines juives, comme celles de son camarade Csanád Szegedi qui claqua la porte suite aux révélations de la presse locale. Aujourd’hui, le nouveau numéro un du parti s’appelle Péter Jakab, arrière-petit-fils d’une victime d’Auschwitz assumant ses racines judaïques et chassant, dès son entrée en fonction, un ancien député de son camp (Gergely Kulcsár) auteur de multiples déclarations et actions antisémites, incluant un crachat sur un mémorial budapestois de l’Holocauste.

« Le changement paraît crédible mais ne doit pas être exagéré. La principale différence avec les années précédentes est que le Jobbik se positionne désormais comme une opposition plus authentique que bruyante face à Viktor Orbán », estime l’analyste Péter Krekó du centre de réflexion Political Capital. « Le recentrage pragmatique du Jobbik s’est effectué à partir de la crise des migrants, coïncidant avec la radicalisation du discours du Fidesz. Le premier ministre parle par exemple des tziganes d’une autre manière, certes, mais avec un contenu identique au Jobbik ancienne mouture », précise le politologue.

Aggiornamento et dettes

Fragilisé par le siphonnage d’Orbán, le Jobbik s’est reposé sur la fortune et le portefeuille médiatique de l’oligarque Lajos Simicska, fâché avec le dirigeant danubien, afin de convertir en voix son opportun tournant vers un conservatisme soft dans l’optique des législatives de 2018. Conséquence de l’opération respectabilité, l’aggiornamento a déstabilisé la base militante et le parti n’a obtenu « que » 20 pour cent des voix comme au scrutin précédent (2014), après une campagne confuse durant laquelle certains politiciens ont critiqué sans détour le passé néonazi tandis que d’autres s’accrochaient à la rhétorique d’antan.

Le résultat peu satisfaisant a scindé en deux le Jobbik entre modérés et ultras, lesquels sont partis garnir les troupes de Notre patrie (Mi Hazánk), écurie néofasciste fondée dans la foulée des élections par le sulfureux maire de la commune d’Ásotthalom, collée à la barrière antimigrants de la frontière serbo-hongroise. Aux municipales d’octobre dernier, le Jobbik n’a présenté aucun challenger face au quadragénaire écologiste Gergely Karácsony, tombeur du candidat progouvernemental István Tarlós à Budapest. Quelques mois plus tôt, le parti surendetté a frôlé la dissolution avant de sauver son existence sur le fil.

Récemment vainqueur d’une municipale partielle à Dunaújváros avec le soutien de l’opposition unie, le Jobbik s’est également emparé des localités de Jászberény et d’Eger grâce au ralliement des anti-Fidesz lors du scrutin du 13 octobre. Il a conservé parallèlement via le même type de coalition Ózd, bastion sidérurgique en déshérence subtilisé au parti d’Orbán en 2014 par l’édile réélu Dávid Janiczák. Le mouvement de l’hiver 2018-2019 contre la loi « esclavagiste » sur les heures supplémentaires, qui a mis des dizaines de milliers de Magyars dans les rues du pays, a œuvré au rapprochement gauche-Jobbik.

« Le Fidesz enchaînait les victoires depuis 2006 en incarnant une force centrifuge dotée d’opposants de droite et de gauche plus faibles. Cette dynamique s’est désagrégée en 2018, car le Fidesz se situait à droite du Jobbik d’un point de vue idéologique », observe le journaliste politique Péter Magyari du site 444.hu. « Les divisions n’avaient pas disparu pour autant et les digues entre le Jobbik et la gauche semblaient infranchissables, mais l’eau a coulé sous les ponts en neuf ans d’Orbán. Les échecs cumulés ont apaisé les obstacles politiques et personnels qui empêchaient tout axe transpartisan », poursuit le spécialiste.

Tensions internes

L’excellent score de la Coalition démocratique de l’ex-premier ministre Ferenc Gyurcsány (16 pour cent) et la percée des libéraux de Momentum (10 pour cent) aux européennes de 2019 ont néanmoins marginalisé le Jobbik, qui ne possède plus qu’un seul eurodéputé au lieu de deux durant la mandature précédente. Sur le plan national, la formation, en difficultés financières, affronte une crise inédite de popularité, la plaçant tout juste au-dessus du seuil des cinq pour cent d’entrée au Parlement, selon l’ensemble des instituts de sondages. Pis, les tensions internes redoublent depuis l’élection du « nettoyeur » Péter Jakab à la tête du Jobbik.

Csaba Gyüre et János Stummer, accusés de complot contre Jakab via une réécriture en catimini des statuts pour le priver de son droit de veto sur la nomination des vice-présidents, n’ont pas obtenu suffisamment de votes pour garder leurs postes. Gábor Szabó, longtemps éminence grise du Jobbik et associé au camp des frondeurs, s’est vu écarté de la direction du conseil de surveillance de la fondation du parti. János Bencsik, patron de la section budapestoise, a rendu sa carte le 19 février en dénonçant une « vengeance politique » de Jakab et du président adjoint Márton Gyöngyösi. Son homologue dirigeant de la section de Debrecen, Szabolcs Bogdán, vient de l’imiter ce mercredi 26 février.

Originaire de Miskolc dans le nord-est du pays, Péter Jakab, ancien professeur d’histoire, s’est notamment fait connaître en décembre 2018 en occupant les locaux de l’audiovisuel public hongrois avec plusieurs autres collègues parlementaires d’opposition, durant la contestation anti-loi « esclavagiste ». Puis en arborant six jours avant Noël un tee-shirt porteur du slogan « Cette télévision ment » lors d’une interview tendue sur la chaîne d’information pro-Orbán HírTV. Ses détracteurs lui reprochent de confisquer autoritairement le pouvoir sans laisser aucune porte ouverte au compromis.

« Nous devons réformer notre fonctionnement interne, professionnaliser notre organisation et dessiner une image claire de l’avenir à nos membres et nos soutiens », se défend le nouveau visage du parti, qui veut un Jobbik « focalisé sur l’humain ». « Nous nous adressons aux personnes travaillant pour des faibles rémunérations, à l’ouvrier dépossédé de ses droits, au retraité souffrant considérablement des augmentations de prix. Le Jobbik d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a cinq ou dix ans. Nous ne tolérons plus les déclarations ou les actes à caractère antisémite », développe le politicien aux origines juives.

« Populaire » versus populiste

Le tournant est palpable, alors que Jakab blâmait l’instrumentalisation de la mémoire de l’Holocauste à des fins financières dans une interview accordée en 2014. Selon lui, le premier ministre Viktor Orbán « attise la haine » contre le financier George Soros, visé par des campagnes officielles. L’homme d’affaires américano-magyar, cible récurrente de l’extrême droite, serait en droit de dépenser son argent « comme il l’entend ». Jakab salue les débuts du maire vert de Budapest Gergely Karácsony, appuyé par le Jobbik aux municipales sans jamais que le logo du parti n’apparaisse sur les pancartes de « Gergő ».

Traditionnellement discret dans la capitale magyare, le Jobbik se revendique comme la seule force démocratique de centre droit et l’unique parti en dehors du Fidesz de Viktor Orbán bénéficiant d’un réseau suffisamment puissant d’organisations et d’activistes au sein des petites et moyennes agglomérations de province. Une formation aux racines chrétiennes et conservatrices incorporant les questions sociales, l’attachement à l’Europe, la liberté d’expression, l’indépendance des médias et les droits fondamentaux dans son précipité « populaire », qui rejette le populisme anti-Bruxelles du pouvoir.

« L’expérience parlementaire, l’accroissement de la popularité du Jobbik, la radicalisation du Fidesz et ses manœuvres dégradant l’État de droit nous ont ramenés sur terre après une jeunesse exagérément fougueuse », estime Márton Gyöngyösi, qui défraya la chronique en 2012 en appelant au comptage des juifs de Hongrie, avant de s’excuser plusieurs fois pour ses propos. « Depuis le retour d’Orbán en 2010, nous avons appris que la création d’ennemis et l’excitation des citoyens sont dangereuses pour la société. Le Fidesz exploite ces filons à loisir afin d’engranger des voix », précise l’eurodéputé.

Doublé sur sa droite par le Fidesz et concurrencé au sein de l’opposition, le parti au passif néonazi et antitziganes accélère sa « dédiabolisation » entamée au moment de la crise des migrants. Péter Jakab refuse d’entendre parler de candidat national unique aux législatives de 2022 contre le premier ministre, mais approuverait de larges coalitions de circonstance dans les 106 circonscriptions magyares. Les lourdes amendes de la Cour des comptes et du fisc pour utilisation de financements jugés illégaux ont affaibli le Jobbik, pourtant déterminé à chasser Orbán du pouvoir dans deux ans. Quoi qu’il en coûte ?


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