Hongrie/Autriche : L’exil contraint de l’Université d’Europe centrale

Poussée au départ par Viktor Orbán après deux ans et demi de campagnes diabolisant son fondateur, le financier américano-hongrois George Soros, la CEU entame une seconde vie en Autriche.

Zsolt Enyedi, vice-recteur de la CEU, se bat pour maintenir une partie des activités à Budapest. (Photo : Joël Le Pavous)

Jeudi matin, 11 heures. Un parterre d’étudiants assiste au début d’un cours sur le féminisme et la théorie du genre donné par Jasmina Lukic, enseignante chevronnée originaire de Belgrade en Serbie. Depuis un décret d’octobre 2018 signé par le premier ministre hongrois Viktor Orbán, les « gender studies » sont officiellement bannies des programmes de master accrédités en territoire magyar. Motif ? Le gouvernement conservateur refuse d’encourager cette science, comparée à une « idéologie » car remettant en cause l’agenda traditionaliste et profamilles de l’administration Orbán.

L’Université d’Europe centrale (CEU) hébergeant la classe de Jasmina Lukic a aussi été chassée de Hongrie. Privée du droit de délivrer des diplômes américains par une loi visant spécifiquement cet établissement d’excellence, elle n’a eu d’autre choix que de plier progressivement bagage pour Vienne. Loin des campagnes magyares accusant son fondateur, George Soros, de vouloir remplir l’Europe de migrants. Aménagé en quelques mois, l’édifice vitré de la Quellenstraße s’est substitué au quartier général d’une banque au cœur du quartier populaire de Favoriten, poumon multiculturel de la capitale autrichienne.

« Budapest nous offrait une position spéciale et un terrain d’études exceptionnel au sein d’un pays postcommuniste. L’histoire écrite à Budapest ne disparaîtra jamais, mais ce chapitre fait désormais partie du passé. C’est une perte pour la Hongrie », déplore la professeure Lukic autour d’un cappuccino. « Budapest était notre maison, mais les étudiants se sentent heureusement les bienvenus à Vienne. Nous vivons une année de transition synonyme d’énorme défi pour l’avenir de l’ensemble de la CEU », poursuit l’enseignante aux 23 années d’Université d’Europe centrale en terminant sa boisson.

Allers-retours

La moitié des 650 étudiants inscrits pour l’année 2019-2020 passe le premier semestre à Vienne et le second à Budapest. 200 nouveaux pensionnaires prendront place en sens inverse en janvier. Les professeurs basés en Hongrie effectuent les 480 kilomètres aller-retour chaque semaine en train et dorment à l’hôtel durant leurs sessions au campus de la Quellenstraße. La CEU couvre leurs frais de déplacement et d’hébergement, mais entend les inciter à s’installer en Autriche. Le bâtiment loué sur trois étages s’enrichira de deux niveaux à partir de septembre 2020, date du déménagement complet.

Jean-Louis Fabiani est l’un de ces nomades académiques baladant sa valise entre les deux capitales. Chercheur en sociologie et en anthropologie sociale, cet universitaire corse, qui enseigne les mouvements sociaux à Vienne, s’est impliqué dans la défense de la CEU et celle de l’Académie des sciences de Budapest, dépossédée de son autonomie bicentenaire par le gouvernement Orbán. Selon ce fils d’instituteurs qui n’imaginait pas être autant affecté par le départ contraint vers l’Autriche, l’université perd une partie de son âme, bien qu’elle envisage de se maintenir partiellement en Hongrie.

« J’ai la triste impression que l’on rentre dans le rang en rapprochant une université américaine de l’Europe de l’Ouest. En Hongrie, nous étions au contact d’une vie intellectuelle très particulière, dont l’existence est plus que jamais menacée », souffle le sexagénaire agrégé de philosophie. « Je me considère comme un privilégié, compte tenu des avantages et du cadre de travail, mais je ressens une profonde injustice car Orbán est parvenu à pousser la CEU au départ en dépit d’une vaste solidarité internationale. Nous devons réapprendre à vivre après ce coup de massue », précise Jean-Louis Fabiani.

Odeur de neuf

Ironie de l’histoire, de nombreux ouvriers magyars ont été mobilisés sur le chantier de la CEU version viennoise et deux salariés hongrois se relaient derrière le comptoir du café présent au rez-de-chaussée. Dans le lobby de l’entrée principale, des affiches vantant la diversité des profils de l’université présentent des étudiants venus entre autres du Liberia, d’Allemagne, de Chine ou de Hongrie voisine sous des lampes aux courbes intrigantes. Les couloirs des étages sentent encore le neuf, les bureaux des professeurs sont à moitié inoccupés et les espaces de travail dédiés aux étudiants assez clairsemés.

Reposant sur un système de bourses, la CEU tente d’adoucir les 50 pour cent de différence du coût de la vie entre Budapest et Vienne en augmentant du même pourcentage les aides aux étudiants bénéficiaires. Zsombor Varga, hongrois, suit un cursus d’une année le préparant à la profession d’analyste politique. Diplômé en économie de l’université Corvinus de Budapest, il séjourne un trimestre en Autriche et terminera son apprentissage en Hongrie, d’où il rédigera son mémoire. Sa chambre viennoise en résidence coûte autant par mois (485 euros) que le loyer d’un appartement pestois plutôt confortable.

Lirim Krasnici, camarade kosovar de Zsombor Varga, ne loge pas dans l’une des studettes rattachées à la CEU, mais apprécie le travail de pédagogie accompli par l’université autour du déménagement. « Nous avons pu partager nos impressions, nos attentes et nos suggestions lors de rencontres avec nos professeurs et le recteur Michael Ignatieff. Quitter Budapest était malheureusement devenu inévitable. Au-delà des circonstances politiques de ce choix, la décision de la CEU, qui avait tout tenté pour rester en Hongrie, montre qu’elle ne transige pas avec le respect de la liberté académique », développe Lirim.

Offensives anti-Soros

Vienne était déjà depuis longtemps aux aguets pour accueillir la CEU si l’occasion se présentait, d’où la satisfaction de la municipalité et des autorités nationales une fois le repli vers l’Autriche acté. Berceau de Klimt, des Strauss et de la psychanalyse, la capitale danubienne s’offre un joli coup de pub en hébergeant l’une des meilleures universités en sciences sociales d’Europe, devenue indésirable aux yeux de la « démocrature » magyare, car trop progressiste et obstacle à l’orbánisation de l’éducation. Assimilée à son mécène et transformée en ennemie de la Hongrie, la CEU était un adversaire à abattre.

Le 15 novembre, jour de l’inauguration officielle du campus viennois, George Soros dénonça le « gouvernement corrompu de Viktor Orbán », jugé coupable du sort de la CEU devant une assemblée d’un millier de personnes acquise au milliardaire philanthrope. Un an et demi plus tôt, les fondations Open Society de l’ex-bienfaiteur du Fidesz naissant d’Orbán, au crépuscule du « socialisme du goulash », délocalisaient leur siège européen de Budapest à Berlin après trois décennies de présence hongroise. Deux symboles de l’offensive magyare toujours d’actualité contre la société civile et les ONG critiques.

« L’Université d’Europe centrale représentait un adversaire commode dans un contexte de campagnes virulentes anti-Soros et antimigrants, servant à dissimuler la corruption endémique régnant en Hongrie. Le combat était déloyal : nous avions une épée face à un tank », témoigne le vice-recteur Zsolt Enyedi. « Nous pensons sincèrement avoir apporté quelque chose à la Hongrie, malgré le discours négatif colporté ces dernières années sur notre compte. Nous souhaitons pérenniser le site de Budapest comme centre de recherches doublé d’un lieu de conférences et de séminaires », ajoute l’enseignant-chercheur.

12.000 mètres carrés

L’entité hongroise (Közép Európai Egyetem) de l’institution américano-magyare fondée par George Soros au lendemain de la chute du bloc de l’Est conserve son accréditation jusqu’au 31 décembre 2022. Les archives Vera et Donald Blinken de l’Open Society, servant parallèlement de cocon pour des expositions, projections de films et lectures, gardent leur pied-à-terre près de la CEU canal historique. Le transfert des enseignements vers Vienne pèsera néanmoins sur les rentrées des cafés, restaurants et autres commerces autour des locaux pestois basés dans le centre de la capitale hongroise.

La Quellenstraße est une première étape avant une installation à l’horizon 2025 dans un ancien hospice imaginé par le célèbre architecte autrichien Otto Wagner, joyau du secteur périphérique d’Ottakring. En attendant deux étages supplémentaires, étudiants, enseignants et personnel évoluent dans un complexe de 12.000 mètres carrés à 20 minutes de tram de la gare centrale, comprenant entre autres 25 salles de classe dotées d’équipements ultramodernes, une bibliothèque de 140 places, des open spaces façon Silicon Valley et l’auditorium, théâtre de l’inauguration de mi-novembre.

« C’est moins convivial que Budapest, mais ça fonctionne. La distance est surmontable et Vienne plus anglophone. L’adaptation sera quand même compliquée pour les enseignants avec de jeunes enfants, sans parler de la baisse de pouvoir d’achat impactant professeurs et étudiants, surtout ceux issus des régions défavorisées du globe », analyse Alexandra Kowalski, consœur française de Jean-Louis Fabiani. Derrière les baies vitrées de la Quellenstraße, la CEU éjectée par un ancien boursier Soros (Viktor Orbán) poursuit son idéal, mis à mal en Hongrie et né en Autriche : la société ouverte du viennois Karl Popper.


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