« Il est difficile de désirer devenir quelque chose que l’on ne voit pas »

Cette semaine, le woxx sest intéressé à la diversité sur les scènes européennes. Dans ce cadre, nous avons parlé entre autres à Céline Camara – actrice et une des deux membres afrodescendant-e-s de l’Association des actrices et des acteurs du Luxembourg. Les citations dans larticle « Bretter, die nicht die Welt bedeuten » ne donnent qu’un aperçu du dialogue intéressant avec l’actrice. Voici donc linterview intégrale.

Copyright : Béatrice Cruveiller

woxx : Madame Camara, vous êtes comédienne professionnelle depuis trois ans. Si on parle de diversité sur scène, on se questionne aussi sur la discrimination des minorités ethniques ou des genres marginalisés. Est-ce que vous avez déjà été victime de discrimination sexiste ou raciale au niveau professionnel ?

Dans mon cas personnel, et du haut de mon assez jeune carrière, je n’ai jamais, à ma connaissance, subi une inégalité de traitement du fait mon sexe ou de mon origine ethnique. Je ne m’estime donc pas avoir été victime de discrimination stricto sensu et je me rends compte de la grande chance que j’ai eue jusqu’à présent de travailler avec des personnes d’une grande humanité, pour lesquelles un environnement sain, safe space est primordial. Ceci étant, j’ai pu très rapidement me rendre compte que, à l’image de la société dans laquelle on vit, mon nouveau milieu professionnel était loin d’être exempt de racisme ordinaire, de préjugés et autres suppositions ayant pour effet d’enfermer dans une case une personne racisée ou l’essentialisant du fait de la couleur de sa peau.

Est-ce quil y a eu des situations particulières dans lesquelles vous avez ressenti ce racisme ordinaire ou ces préjugés dont vous parlez ?

Pour donner de brefs exemples, un jour, un comédien que je croisais m’a dit en mentionnant sa compagnie de théâtre : « Envoie-moi ton CV, ça peut être utile si on cherche une comédienne noire. » Ou alors une fois, lors d’une journée portes ouvertes, une directrice de casting (hors Luxembourg) vient me voir et me dit : « N’hésite pas à me donner tes coordonnées. T’es très belle, on n’a pas beaucoup de belles filles de couleur, je veux dire avec des traits fins. » Enfin, il m’arrive de manière assez récurrente lorsque je travaille et que je suis près d’une scène ou dans un théâtre qu’on me demande si je suis danseuse. Ça pourrait être pris comme un commentaire flatteur concernant ma forme physique. (Rires.) Mais je pense très sincèrement que c’est surtout dû à la ténacité des biais implicites.

C’est-à-dire ?

L’association personne noire/scène = danse. Le pendant plus général de cet a priori spécifique pourrait être celui de : personne noire = personne étrangère. L’une des illustrations de ce biais est la tendance à systématiquement demander à une personne noire d’où elle vient. Personnellement, c’est dans le top 3 des premières questions qu’on me pose quand je rencontre quelqu’un en France, et je suis française et n’ai aucun accent. Cette question est rarement posée à une personne caucasienne, car en vérité le sous-entendu est : pourquoi tu es noire ? Ou plutôt : si t’es noire, c’est que tu viens d’ailleurs. Derrière cette question qui peut paraître anodine se cachent des biais qui façonnent l’imaginaire collectif et individuel et qui ont des répercussions potentiellement excluantes des minorités.

Une étude de l’European Theater Convention montre que les personnes trans, les femmes, les personnes ayant un handicap et les minorités ethniques sont sous-représentées sur scène – une observation que vous partagez ?

De mon observation personnelle, que ce soit en voyant les comédien.ne.s sur scène lorsque je vais voir un spectacle sur les scènes luxembourgeoises ou les personnes avec lesquelles je travaille, il m’apparaît que les personnes trans, les personnes ayant un handicap ainsi que les personnes issues de minorités ethniques sont sous-représentées.

Qu’en est-il concrètement de la visibilité et de la représentation des personnes BIPoC (Black, Indigenous and People of Color) dans le monde du spectacle au Luxembourg et en Europe, selon vous ?

De mon point de vue, concernant le Luxembourg, la visibilité des personnes racisées dans le monde du spectacle est assez limitée. Et plus particulièrement, il y a peu de comédien.ne.s afrodescendant.e.s. Un coup d’œil aux bases de données de comédien.ne.s professionnel.le.s corrobore certainement ce constat, qui n’est pas l’apanage du Luxembourg et qui existe également en France, d’où je suis originaire. Là-bas, du constat du manque de visibilité a émergé une très saine libération de la parole, suivie d’une certaine prise de conscience et d’initiatives qui se construisent pour justement déconstruire les biais et préjugés. Je recommande notamment le formidable ouvrage collectif Noire n’est pas mon métier [« Noire n’est pas mon métier », Seuil, 2018] qui réunit des témoignages d’actrices noires issues de plusieurs générations et racontant le racisme ordinaire, le cantonnement à des rôles de noires de service et autres expériences discriminantes et essentialisantes dans leurs carrières. Comme évoqué plus haut, nous avons toutes et tous des biais implicites et le processus de déconstruction de ces derniers requiert tout autant d’humilité que d’exigence. Aïssa Maïga, à l’initiative de ce recueil, dit qu’il ne s’agit pas d’un doigt pointé mais d’une main tendue. J’adhère totalement à cette perspective qui vise à ouvrir un débat, libérer la parole et travailler à une meilleure inclusion collectivement.

Est-ce qu’il y a des « best practices » au Luxembourg ?

Sur la scène théâtrale locale, on peut mentionner le Cycle Afrique des Théâtres de la Ville de Luxembourg. Ce cycle de spectacles permet de découvrir dune part la mise en lumière sur scène d’artistes principalement africain.e.s, mais aussi des auteur.rice.s africain.e.s ou noir.e.s, ce qui demeure autrement rare dans des programmations classiques. Je pense notamment à une lecture théâtralisée à laquelle j’ai pu assister récemment : « L’homme est trop beau pour qu’on le néglige », aux Capucins. Il s’agissait d’un recueil de textes abordant des thèmes forts tels que l’esclavage, le colonialisme, l’identité, dans une perspective universaliste bouleversante et communément peu abordée. De telles initiatives permettent aussi d’apprendre, d’interroger et de déconstruire.

Quels rôles avez-vous joués sur scène au théâtre jusqu’à maintenant ?

Sur scène, au théâtre, j’ai eu l’occasion d’incarner autant de rôles de personnages racisés [J’entends par personnage racisé un personnage « activement noir ». Par exemple, dans une pièce, je jouais une jeune femme française, afrodescendante, qui s’interrogeait sur son identité et sur les difficultés de sentir à sa place dans une société dans laquelle on est en minorité.] que de personnages non racisés [J’entends par là la grande majorité des personnages que l’on retrouve dans les œuvres occidentales, dont l’appartenance ethnique n’est pas un sujet et qui sont donc supposés blancs.] En tant qu’artiste, interpréter les deux est important pour moi.

Pourquoi ?

D’un côté, les personnages racisés permettent d’aborder des thématiques primordiales à mes yeux, qui résonnent dans ma chair et que je souhaite porter sur scène. D’un autre côté, la couleur de ma peau – bien que composante de mon identité – ne me définit pas. Il m’apparaît que de nombreuses œuvres dont les personnages ne sont pas racisés devraient donc être poreuses à la diversité de la société actuelle. Afin, d’une part, de décantonner les comédien.ne.s BIPoC des rôles racisés en termes d’opportunité de travail, mais aussi pour déconstruire les clichés et biais racistes.

Nous avons beaucoup parlé de la réalité dans laquelle vivent les actrices et les acteurs. De l’autre côté de la scène, il y a le public. Comment se constitue-t-il, selon vous ?

De mon expérience de comédienne et de spectatrice au Luxembourg, le public est dans une majorité écrasante caucasien [Je peux faire un constat similaire pour la France.] Les causes sont sûrement multifactorielles, et je ne suis pas sociologue pour pouvoir les identifier et les expliquer. Cependant, une chose m’apparaît : je pense que l’accès à la culture et particulièrement au théâtre naît souvent d’une sensibilisation ou d’une transmission familiale. Personnellement, mes parents n’allaient pas au théâtre. Sans les sorties scolaires, je n’y aurai pas mis les pieds si jeune. Les initiatives d’accès à la culture, notamment les scolaires, sont primordiales. C’est notamment cet accès qui peut éveiller un intérêt, des passions, voire des vocations. Ceci étant dit, se pose à nouveau la question de la représentation et de l’identification.

Ce sont des aspects très importants pour le développement personnel.

En tant que jeune personne allant au théâtre, l’absence de personnes issues de minorités ethniques fait qu’il n’y a pas d’effet miroir et qu’il est donc plus difficile de s’identifier ou de se projeter. Il est difficile de désirer devenir quelque chose que l’on ne voit pas. À ce titre, et en pensant aux plus jeunes générations, je trouve très positif de voir la jeune Fathia Youssouf recevoir le César du meilleur espoir féminin du haut de ses 14 ans le week-end dernier. Pour vous donner un exemple en ce sens qui m’a marqué, j’étais en formation dans une école d’improvisation théâtrale à Chicago. Il y avait un programme spécifique pour soutenir et mettre en lumière les improvisateur.rice.s BIPoC. Une troupe 100 pour cent BIPoC se produisait une fois par semaine et c’était de mon observation la seule occasion où le public était notablement divers.

En fait, l’étude citée auparavant illustre qu’il y a plus de diversité sur scène et derrière les coulisses si une femme est aux commandes.

Pour avoir presque exclusivement travaillé avec des metteuses en scène, je ne peux pas vraiment faire de comparaison solide. Ceci étant, à chaque fois que j’ai pu travailler avec des femmes aux commandes, les équipes étaient assez diverses, que ce soit en termes de genre et d’âge notamment. Les dynamiques dans lesquelles je me suis retrouvée étaient celles de porteuses de projet, très souvent engagées et sensibles aux questions d’inclusivité, d’égalité femme-homme. Et cela se retrouvait aussi bien dans leur éthique globale de travail que dans le fond de l’œuvre travaillée. Très souvent, la dynamique de travail et leur vision artistique étaient empreintes de remise en question, de déconstruction en questionnant par exemple les personnages féminins, leurs représentations, les clichés, les stéréotypes potentiels larvés.

Les mots « clichés » ou encore « stéréotypes » me rappellent la polémique autour du casting call pour la seconde saison de la série luxembourgeoise « Capitani ». Que dites-vous de ce débat ?

Je peux tout à fait admettre que la terminologie employée soit maladroite, voire choquante pour des non-initiés – particulièrement dans un contexte où les personnes racisées sont peu présentes sur les écrans –, mais de mon point de vue qualifier le call de raciste est pour moi un raccourci injustifié. Le casting call en soi n’est pas raciste.

Pouvez-vous nous expliquer votre opinion ?

Premièrement, il faut remettre le call dans son contexte, qui est celui de la recherche de comédien.ne.s pour une œuvre audiovisuelle. En l’occurrence, on parle ici de la recherche de figurants pour certainement créer ou recréer une atmosphère et une sociologie crédible du point de vue de l’équipe de réalisation. Est-ce que les profils recherchés correspondent à des clichés et des stéréotypes ? La réponse est clairement oui. Est-ce que ces clichés et stéréotypes correspondent à une certaine réalité ? Je crois que oui. Est-ce que cela sous-entend que – du point de vue de l’annonceur ou de la production – toutes les personnes issues des minorités concernées portent des armes et sont des dealers et que cela est l’objet de la production ? Je ne le crois pas. Personnellement, je pense en général que le fait de chercher à reproduire des clichés et stéréotypes dans une œuvre de fiction n’est a priori ni raciste ni blâmable [Par exemple, je travaille en ce moment sur une création théâtrale improvisée avec un casting divers sur la question de la différence. Dans cette création, nous travaillons justement autour des clichés et stéréotypes, de manière consciente, pour les interroger, les comprendre et les déconstruire. L’improvisation théâtrale est une discipline artistique qui a la particularité de pouvoir déraciser spontanément les personnages. En effet, les personnages étant créés spontanément, il n’y a pas de prédétermination, ce qui laisse potentiellement une grande liberté d’interprétation (personnellement, je peux jouer et être absolument ce que je veux). D’un autre côté, cela est aussi à double tranchant, et il est intéressant de voir que cette discipline, dans laquelle la diversité est plus présente en milieu amateur que pro, commence également à mener une réflexion sur la représentation des minorités sur scène, souvent réductrice et cantonnée à des clichés.], particulièrement lorsque l’on ne connaît pas – au-delà de l’annonce – le projet, la teneur de l’œuvre et son propos. En revanche, je trouve très positif que cette polémique permette de soulever des problématiques concrètes et d’ouvrir un débat concernant la représentation des minorités à l’écran.

Le débat permet une discussion sur la représentation des minorités ethniques sur scène et dans le milieu cinématographique.

En effet, il est tout à fait légitime à plus grande échelle de mettre en balance l’invisibilité des minorités à l’écran avec leur surreprésentation dans des rôles clichés stéréotypés. Cantonner exclusivement les acteur.rice.s racisé.e.s à des rôles clichés est néfaste, en ce que cela exclut professionnellement. En outre, cela entretient une image réductrice et non représentative de la population concernée, là où on a besoin de déconstruction pour avancer et être plus inclusif. À ce titre, je pense à l’essai « Les Noirs n’existent » pas de Tania de Montaigne, qui déconstruit l’essentialisation des personnes noires en développant le concept d’assignation – soit le fait de présumer qu’une personne du fait de sa couleur de peau a une place déterminée dans la société. Une forme larvée de racisme qui épouse des biais collectifs. L’assignation comme phénomène sociétal est donc assez poreusement transposable dans les représentations artistiques. En ça, l’art, et notamment le cinéma, a aussi une part importante à jouer pour bousculer ses codes. Je pense que le débat actuel a un intérêt, puisqu’il permet d’interroger les limites du « typecasting » (casting par catégorie) et la nécessité d’une approche globalement plus inclusive dans la conception des rôles ainsi que dans les appels à casting, ce qui passe par une démarche active de déconstruction.

Quelles expériences avez-vous faites lors des castings ?

Pour vous donner un exemple, j’ai été contactée pour auditionner pour un rôle cliché féminin. Une fois sur place, le réalisateur m’a proposé d’auditionner pour un autre rôle. Cet autre rôle, dans le script, était campé par un homme blanc dans la cinquantaine, ce qui correspondait au stéréotype parfait. Pour autant, mon essai a fonctionné, j’ai eu le rôle et le fait d’avoir une jeune femme noire à cette position est tout à fait crédible. Plus d’inclusion et de diversité dans les rôles suppose donc qu’on interroge et déconstruise nos représentations collectives souvent excluantes et stigmatisantes. Dans une annonce, quand on voit « recherche petite fille au regard innocent », je mets ma main à couper que la première image que les gens auront sera celle d’une petite fille blonde plutôt que celle d’une petite fille noire avec des tresses couchées sur la tête.

Est-ce que le secteur est en train de changer positivement selon vous ?

Depuis le mois de juin, marqué par le mouvement Black Lives Matter qui a été ravivé, j’ai remarqué une différence significative dans la terminologie employée dans les annonces, qui est plus inclusive, avec une apparition plus importante de l’expression « de toute origine » après la description du profil recherché. Cela paraît minime, mais je pense que c’est quelque chose de très positif et sur la voie de l’inclusivité. Je salue pleinement les débats ouverts, notamment la parole donnée à des associations antiracistes − je pense au live talk de Jana Degrott « Capitani wat Leeft? » sur Instagram − qui permettent de mettre en exergue les enjeux sociétaux liés à la diversité et l’impact des représentations sur notamment les jeunes issus de minorités ethniques et la nécessité de déconstruire aussi les clichés à l’écran. L’importance de donner la parole aux concerné.e.s, aussi politiquement, qu’elles et ils puissent être assis.es à la table des discussions est une quête bien entamée. À ce titre, je me réjouis de pouvoir participer à la table ronde intitulée « Difficile diversité : de la représentativité dans le spectacle vivant » le 5 juillet au Grand Théâtre pour échanger et poursuivre ces réflexions.


Cet article vous a plu ?
Nous offrons gratuitement nos articles avec leur regard résolument écologique, féministe et progressif sur le monde. Sans pub ni offre premium ou paywall. Nous avons en effet la conviction que l’accès à l’information doit rester libre. Afin de pouvoir garantir qu’à l’avenir nos articles seront accessibles à quiconque s’y intéresse, nous avons besoin de votre soutien – à travers un abonnement ou un don : woxx.lu/support.

Hat Ihnen dieser Artikel gefallen?
Wir stellen unsere Artikel mit unserem einzigartigen, ökologischen, feministischen, gesellschaftskritischen und linkem Blick auf die Welt allen kostenlos zur Verfügung – ohne Werbung, ohne „Plus“-, „Premium“-Angebot oder eine Paywall. Denn wir sind der Meinung, dass der Zugang zu Informationen frei sein sollte. Um das auch in Zukunft gewährleisten zu können, benötigen wir Ihre Unterstützung; mit einem Abonnement oder einer Spende: woxx.lu/support.
Tagged , , , , , .Speichere in deinen Favoriten diesen permalink.

Kommentare sind geschlossen.