Journalisme professionnel : Avenir à haut risque

La loi sur les aides en faveur du journalisme professionnel prendra effet dès dimanche prochain. Sera-t-elle à la hauteur des défis qui se posent au « quatrième pouvoir » ?

Image : domaine public

Alors que la Chambre des député-e-s s’était refusée depuis l’automne 2020 à rencontrer aussi bien le Conseil de presse que l’Association luxembourgeoise des journalistes professionnel-le-s pour échanger sur la nouvelle législation – ceci, affirmait-on, pour ne pas ralentir le processus législatif et pour garantir une mise en vigueur rapide des nouvelles dispositions –, la loi sur les aides en faveur du journalisme professionnel a été enfin signée par le chef de l’État à Cabasson (F) en date du 30 juillet, pour une entrée en vigueur à partir du 15 août 2021.

Le weekend prochain aura donc lieu ce fameux « changement de paradigme » qui subventionnera à l’avenir le nombre de journalistes employé-e-s par média plutôt que les « tonnes de papier imprimé », comme l’argumentaient les représentant-e-s de la majorité parlementaire, mais aussi une grande partie de l’opposition.

Or, l’ancienne aide n’a jamais subventionné les tonnes de papier, mais se basait sur un critère de mesure du volume rédactionnel des médias visés : une page standardisée d’un « petit » éditeur – donc à faible tirage – valait autant qu’une page d’un « gros » éditeur. Ce n’était donc pas l’aide publique qui amenait un éditeur spécifique à augmenter son tirage, mais plutôt l’éventail de son lectorat.

Et rien n’indique que la nouvelle loi ne sera pas, dans sa globalité, plus papivore que l’ancienne. En incluant dorénavant les publications gratuites et en stimulant la distribution à gogo, de nouveaux appétits se verront excités. Et des tirages conséquents ne se feront pas attendre.

L’ancienne loi n’était pas sans failles et a été contestée dans les colonnes du woxx à maintes reprises. Des analyses fouillées sur une meilleure attribution de l’aide existante, dont le périmètre devait être élargi à d’autres types de publications aux supports variés, ont été présentées aux différents ministres chargés des médias. Un table ronde avec l’un d’eux a même eu lieu en 2012.

Alors, pourquoi ne pas être emballé par la nouvelle loi, qui inclut dorénavant notamment les mensuels et les publications en ligne ?

La nouvelle aide, si elle vise à première vue le nombre de journalistes, prend comme élément déterminant la capacité financière des maisons d’édition. En cela, elle ne répond justement pas à un des défis majeurs auquel font face les médias qui reposent essentiellement sur l’écrit : les modèles économiques se basant sur les abonnements payants et la vente d’espaces publicitaires sont en train de s’éroder.

Un certain type de journalisme de qualité risque de se faire dorénavant avec encore moins de moyens et de journalistes.

Le phénomène a encore été renforcé lors de la crise sanitaire, comme le montre la récente édition du « Media Pluralism Monitor in the EU ». Les risques concernant la viabilité des médias luxembourgeois restent dans la catégorie « moyenne », mais, en regardant de près, passent de 37 pour cent en 2019 à 56 pour cent en 2020, le seuil pour les risques « élevés » se situant à 66 pour cent.

Si la nouvelle loi va redistribuer l’aide à plus de bénéficiaires qu’auparavant, alors qu’elle n’évolue pas proportionnellement en volume, elle connaîtra, à côté des heureux nouveaux bénéficiaires, inévitablement des perdants.

Deux ont déjà rendu l’âme avant que la loi ne soit promulguée, et ce sont essentiellement les petites éditions imprimées qui sont en train de faire leurs comptes. Déjà défavorisées par le déplafonnement opéré en 1998, qui a perverti les principes de l’ancienne loi, elles ne profiteront guère de la nouvelle, qui leur accorde comme privilège un nombre extravagant de journalistes à subventionner. Mais il s’agit d’un avantage dont elles ne sauront pas profiter, car incapables économiquement d’embaucher et contraintes de financer des frais techniques auxquels d’autres n’ont pas à faire face. Des frais que, dans l’ancien système, l’aide à la page rédactionnelle permettait de compenser, du moins en partie.

Un certain type de journalisme de qualité risque de se faire dorénavant avec encore moins de moyens et de journalistes. De quoi jeter le bébé avec l’eau du bain.


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