La gauche et la présidentielle : Sortir de l’impasse

À un peu plus de quatre mois du premier tour de l’élection présidentielle, la gauche est plus désunie que jamais. Aucune personnalité ne semble pouvoir déclencher une dynamique en sa faveur. À moins que…

Originaire de Guyane, Christiane Taubira a prêté son nom à la loi sur le mariage pour tous. (Photo : Wikimédia/CC BY-SA 3.0 Ericwltr)

Ça passe ou ça casse. Quand, vendredi 17 décembre, Christiane Taubira a annoncé qu’elle « envisageait » une éventuelle candidature à l’élection présidentielle, deux types de réactions pouvaient être observés, à gauche du spectre politique.

« Encore une candidature ! » était la première, la plus commune d’ailleurs. Après Mélenchon, Jadot, Montebourg, Hidalgo, Roussel, Arthaud, Poutou et Kazib, voici donc la neuvième candidate de gauche. Alors que la majorité de ces candidates et candidats refusent de participer à une primaire, aucun ni aucune ne semble, pour le moment, se démarquer dans les sondages.

Taubira a-t-elle le potentiel de déclencher une dynamique à gauche, à quatre mois du premier tour ? C’est en tout cas ce que veulent croire les partisans de la deuxième réaction, celle qui voit en l’ancienne garde des Sceaux (ministre de la Justice) la seule candidate en mesure d’unifier derrière elle une partie de la gauche.

Il est vrai qu’autant son profil que son positionnement politique lui permettent de ratisser large. Née à Cayenne, en Guyane française, cette ancienne militante indépendantiste et députée du Parti radical de gauche est non seulement à l’origine d’une loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, mais a, en tant que garde des Sceaux, aussi défendu la loi sur le mariage pour tous. On parlait d’ailleurs de « loi Taubira » à l’époque.

Haïe par la droite et l’extrême droite en raison de cela, mais certainement aussi en raison de ses origines et de sa couleur de peau, Taubira a un profil humaniste et a, tout au long de sa carrière, recueilli les soutiens d’un très large pan de la gauche. Véritablement « anti-Zemmour », son éventuelle candidature, évoquée vendredi dernier, a donc retenu l’attention. Cela suffira-t-il pour autant à créer une dynamique dans les sondages ?

Primaire ou pas primaire ?

C’est en tout cas ce qu’il faudra pour s’imposer, faute de primaire. Malgré les appels émanant d’une partie de la société civile, quasiment aucune et aucun des candidates et candidats ne veut tomber dans le piège de 2017. À l’époque, la primaire de gauche avait désigné Benoît Hamon comme candidat, contre toute attente.

Contrairement à l’engagement pris lors de la participation à cette primaire, toute une série de candidats malheureux lui avaient ensuite refusé leur soutien en vue de l’élection présidentielle. Si bien que, coincé entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, Hamon, refusant néanmoins de se retirer, avait fait 6,36 pour cent lors du premier tour — des voix qui avaient alors cruellement manqué à Mélenchon pour accéder au deuxième tour.

Il n’y aura donc très probablement pas de primaire à gauche en 2022. C’est dans les sondages que ça se passera, le problème étant que, jusqu’ici, personne ne se démarque clairement.

Emmanuel Macron, Valérie Pécresse, Marine Le Pen, Éric Zemmour : aucun candidat de gauche ne figure dans les quatre premiers noms des derniers sondages.

Macron est en tête avec environ 24 pour cent d’intentions de vote au premier tour, suivi par la candidate de droite Pécresse avec plus de 17 pour cent. La présidente de la région Île-de-France, gagnante, face au très droitiste Éric Ciotti, du second tour de la primaire des Républicains, a le vent en poupe et pourrait s’avérer dangereuse pour l’actuel président.

Derrière Pécresse, Marine Le Pen et Éric Zemmour, qui a enfin officialisé sa candidature, se disputent les voix de l’extrême droite et de la droite extrême, totalisant près de 30 pour cent des intentions de vote au total. Ici aussi, les sondages et la dynamique qui s’en dégagera seront probablement décisifs. Le « polémiste » Zemmour, profitant d’un certain engouement médiatique puisqu’il défend une vision beaucoup plus traditionaliste qu’une Marine Le Pen « gauchisante » sur les sujets économiques, pourrait très bien laisser derrière lui la candidate du Rassemblement national.

Mélenchon en tête

En tête des candidates et candidats de gauche figure, comme en 2017, Jean-Luc Mélenchon avec son « Avenir en commun » et environ 10 pour cent des intentions de vote dans les sondages. Il est suivi de près par le candidat écologiste Yannick Jadot, vainqueur de la primaire du « pôle écologiste » et qui, contrairement à 2017 où il s’était rangé derrière Benoît Hamon, dit vouloir maintenir sa candidature coûte que coûte.

Derrière Jadot, Anne Hidalgo, maire de Paris socialiste — qui y gouverne en coalition avec les écologistes et les communistes —, qui ne rassemble que peu d’intentions de vote, puis Fabien Roussel. Si en 2012 et en 2017, le Parti communiste français (PCF) s’était rangé derrière Mélenchon, Roussel affirme à ce jour vouloir maintenir sa candidature. En effet, le PCF, en perte de vitesse depuis des années, a souffert de son invisibilisation au profit de Mélenchon. La candidature du plutôt charismatique Fabien Roussel a surtout un but : réaffirmer l’existence de son parti centenaire.

La candidature de l’ancien ministre de l’Économie socialiste Arnaud Montebourg, qui se présente en champion de la « remontada » — terme emprunté au monde du football — aurait bien besoin d’une telle remontée : en effet, il stagne à moins de deux pour cent des intentions de vote. Ses coups de fil passés à d’autres candidates et candidats de gauche, filmés et publiés sur les réseaux sociaux et restés sans réponse, afin de les convaincre d’organiser une primaire n’y changent rien. Au contraire.

Viennent ensuite les trois candidats trotskystes : Nathalie Arthaud, qui se présente pour Lutte ouvrière (LO), qui avait fait 0,64 pour cent en 2017 ; Philippe Poutou pour le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), qui avait fait 1,09 pour cent en 2017 ; et Anasse Kazib, cheminot et syndicaliste, qui veut se présenter au nom d’une scission du NPA appelée « courant communiste révolutionnaire ».

La « remontada »

À l’heure actuelle, et alors qu’elle laisse encore planer le doute sur son éventuelle candidature, Christiane Taubira, elle, est créditée de 2 pour cent dans les sondages. Or, cela ne veut rien dire : avant que sa candidature devienne plus probable, Éric Zemmour, à titre d’exemple, recevait aussi très peu d’intentions de vote dans les sondages.

Taubira a-t-elle le même potentiel à gauche que Zemmour à droite et à l’extrême droite ? Certainement, oui. Officialisera-t-elle sa candidature en janvier ? C’est plutôt probable. Arrivera-t-elle pour autant à déclencher une dynamique à gauche, à quatre mois de la présidentielle ?

Difficilement, le principal obstacle à cela s’appelant… Jean-Luc Mélenchon. Bien que n’étant crédité « que » de 10 pour cent dans les sondages en vue du premier tour, le candidat de la France insoumise, pour qui c’est très certainement la dernière participation à une présidentielle, est lui un véritable spécialiste de la « remontada ».

En 2012 comme un 2017, il a réussi à créer une véritable dynamique sur la dernière ligne droite, ratant de peu l’entrée au deuxième tour en 2017. Il est très peu probable qu’il se rangera derrière Christiane Taubira, même si la dynamique était amenée à être du côté de l’ancienne garde des Sceaux cette fois.

Si l’idée d’une primaire de toute la gauche a déjà été mise de côté autant par Mélenchon que par Yannick Jadot, les candidates et candidats gravitant autour de ce qui reste du Parti socialiste multiplient les appels en faveur d’une telle démarche.

Et si une primaire de la gauche socialiste — en incluant éventuellement le candidat communiste Fabien Roussel, mais en excluant Mélenchon et Jadot — devait finalement voir le jour, une victoire de Taubira serait probable. Et lui conférerait la légitimité nécessaire pour affronter cette élection présidentielle, et, surtout, ses adversaires à gauche.

Malgré — ou à cause de, c’est selon — ses rares apparitions médiatiques, Christiane Taubira compte parmi les personnalités politiques les plus appréciées des Français. Un sondage récent publié par « L’Obs » en fait même la figure jugée la plus compétente, la plus convaincante, et la « plus proche des préoccupations des Français » à gauche.

S’il y a bien une personnalité à gauche, en dehors de Jean-Luc Mélenchon, qui est à même de déclencher une dynamique sur la dernière ligne droite, c’est elle. Mais les obstacles sont — encore — nombreux. Taubira a prévenu : elle ne sera pas une candidate de gauche « de plus ».

Ça passe ou ça casse.


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