L’EASAC n’aime pas les points de basculement

Les académies des sciences européennes s’attaquent à une des vaches sacrées des expert-e-s climatiques : les points de basculement (tipping points). Une argumentation qui mérite d’être détaillée.

Éléments du système climatique soupçonnés comporter des points de basculement.
(Wikimedia; DeWikiMan, CodeOne; CC BY-SA 4.0)

« La fixation sur les points de basculement conduit à se représenter des niveaux critiques en dessous desquels le changement climatique peut être considéré comme sans risque », met en garde l’European Academies Science Advisory Council (EASAC, conseil scientifique des académies des sciences européennes) dans le cadre de la publication d’un document relatif aux défis climatique et de la biodiversité (online-woxx : Double crise). L’EASAC a en premier lieu voulu montrer les liens entre le changement climatique et la perte de biodiversité. La critique – un peu surprenante – de l’importance accordée aux points de basculement vise à clarifier l’urgence d’agir face au réchauffement global.

Rappelons que la notion de point de basculement (tipping point) se réfère à des éléments du système du climat terrestre qui ne réagissent pas de manière linéaire au changement de température. Ils peuvent réagir assez lentement au début, mais à partir d’un certain point ils transitent de manière abrupte vers un autre état, ce qui correspond à un changement quasiment irréversible. Le récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a notamment étudié les risques liés à des éléments climatiques, comme l’inlandsis du Groenland ou le Gulf Stream (woxx 1645 : IPCC-Bericht: Last orders!).

Changement irréversible et incalculable

Pour mettre en garde contre la fixation sur ces points de basculement, le premier argument avancé par l’EASAC est assez évident : le climat n’a pas besoin de telles réactions non linéaires pour évoluer de manière dangereuse. « Les sociétés humaines et les types de culture et d’élevage sur lesquels elles reposent ont une adaptabilité limitée, et les tendances actuelles montrent que les changements de température et d’humidité possibles durant les 50 ans à venir peuvent accroître fortement les zones géographiques dans lesquelles il est difficile voire impossible de survivre », expliquent les scientifiques, qui insistent : « De telles tendances catastrophiques se développeront comme des augmentations graduelles plutôt que de passer par des points de basculement arbitraires. »

Le deuxième argument « contre » les points de basculement consiste plutôt en une mise au point sur les propriétés de cette notion. En effet, « il reste une incertitude concernant la température exacte à partir de laquelle il peut y avoir des changements irréversibles ». Nous ne sommes donc pas en situation de savoir que le Gulf Stream va basculer dans son « état faible » quand la concentration de CO2 dans l’atmosphère atteint, mettons, 437 parties par million (ppm). Face à la difficulté technique de quantifier les points critiques des grands éléments du système du climat terrestre, l’idée de pouvoir moduler les émissions de CO2 pour s’arrêter juste avant de dépasser le seuil critique pour tel ou tel élément est dangereusement illusoire.

Le système climat : compliqué et dangereux

Dans la mesure où des progrès scientifiques permettent de mieux déterminer les paramètres de sous-systèmes climatiques (online-woxx: Die Antarktis schmilzt weg), le troisième argument de l’EASAC a aussi son importance. En effet, ces systèmes interagissent entre eux : « L’étude ‘Rocha et al.’ a par exemple montré que le dépassement de points de basculement dans un système peut augmenter le risque d’un dépassement dans d’autres, et que de tels liens ont été trouvés dans 45 % des interactions », écrivent les scientifiques. Ainsi, la fonte des glaces groenlandaises et antarctiques pourrait déclencher une « cascade de basculements », conduisant notamment à un assèchement de la forêt tropicale humide d’Amazonie. « Les interactions ci-dessus rendent l’évaluation des risques très difficile et impraticable dans le cadre de décisions politiques », estime l’EASAC.

Et de conclure : « Tenir compte des points de basculement et des tendances à une évolution dangereuse du climat ne fait donc que renforcer l’urgence de réaliser une réduction drastique des émissions. »

 


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