Lee Chang-dong
 : À qui la petite montre rose ?

« Buh-ning (Burning) » reprend des schèmes narratifs aussi bien de l’Orient que de l’Occident pour raconter une vieille histoire de façon surprenante et surtout contemporaine.

Un triangle amoureux qui va se démêler de façon surprenante. (Photos : outnow.ch)

Un peu perdu dans la grande métropole de Séoul, Lee Jong-su essaie de mener sa barque néanmoins. Il a fini son service militaire et ses études littéraires, et passe ses journées comme livreur à mi-temps et écrivain en herbe. Son histoire familiale étant compliquée, avec une mère absente et un père en prison, l’anonymat de la ville lui sied bien – malgré les maigres perspectives, à cause du chômage des jeunes endémique en Corée du Sud. Jusqu’au jour où il est reconnu dans la rue par une vieille connaissance de jeunesse, Hae-mi, qui est devenue animatrice d’événements commerciaux. Ils viennent tous deux du même village, Paju, près de la zone démilitarisée – où l’on entend nuit et jour gueuler les enceintes de propagande nord-coréenne.

Arrive ce qui devrait arriver : les deux jeunes tombent amoureux et couchent ensemble. Par la suite, les choses vont se corser. De retour d’un voyage en Afrique, Hae-mi est accompagnée du mystérieux Ben, avec lequel elle a passé quelques jours à l’aéroport de Nairobi. Ce dernier est un peu plus âgé que Jong-su, mais immensément riche, sans qu’il explique d’où lui vient cet argent – une sorte de « Great Gatsby » à la coréenne. Humilié, jaloux, mais subjugué par ses sentiments et son attirance sexuelle pour Hae-mi, Jong-su les suit dans plusieurs soirées et les accueille même dans la ferme paternelle à Paju. Jusqu’au jour où Hae-mi disparaît mystérieusement.

« Buh-ning (Burning) » brûle à flamme douce et lente. Avec 2 heures et 30 minutes de longueur, le film de Lee Chang-dong échappe d’office au cinéma grand public. Et pourtant, il en vaut la chandelle : la complexité de la matière est aisément traduite en langage cinématographique, ce qui allège le tout. Pour une fois, on doit donner raison à un critique de « Paris Match » quand il dit que le film « a le même effet qu’un grand roman : on ne peut s’empêcher de vite tourner les pages pour arriver à son dénouement ».

Dénouement que nous n’allons pas révéler ici, mais qui en fin de compte n’est pas l’essentiel. En fait, Lee Chang-dong ne montre justement pas l’essentiel dans le film, puisque beaucoup de choses se passent hors champ. Explicitement, comme lors de la virée de la caméra sur la terrasse de Paju, détournant le regard sur Hae-mi en train de danser torse nu, ou implicitement par des fondus au noir entre deux plans. Cette technique dont certains cinéastes d’avant-garde abusaient jusqu’à la nausée est ici utilisée intelligemment pour faire monter la tension.

Mais « Buh-ning (Burning) » ressemble aussi à un amoncellement de couches et de strates différentes. La mise en abyme y est maîtresse : le film se base sur une nouvelle de Haruki Murakami (« Les granges brûlées ») qui elle-même est inspirée de « Barn Burning » de William Faulkner – l’idole de l’aspirant écrivain Jong-su dans le film. Cette métaphore des poupées russes est aussi reprise visuellement dans le film, surtout après la disparition de Hae-mi, lorsque Jong-su colle aux basques de son concurrent.

Finalement, c’est la dimension politique du film qui le complète. En ceci, « Buh-Ning (Burning) » est surtout très contemporain : il y a Trump à la télévision, le chômage et la situation économique sud-coréenne instillent à – presque – chaque personnage une peur bleue de la banqueroute et les barrières sociales sont vécues comme infranchissables. Bref, enfin un film d’auteur aussi équilibré que captivant – une perle rare qui vaut bien un peu d’attente avant la fin de la séance.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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