ABDERRAHMANE SISSAKO: Braver le mal

Parfois effroyable, parfois drôle, « Timbuktu » raconte le Mali sous l’occupation djihadiste.

Face à la barbarie, la population locale résiste – ne serait-ce qu’en chantant en recevant des coups de fouet, punition pour avoir… chanté. (Photo : Allociné)

Une antilope qui court à travers le désert, la peur dans les yeux, pendant que des coups de feu retentissent. Derrière elle, un pick-up, moyen de transport emblématique des djihadistes, décoré d’un drapeau noir sur lequel on peut lire en arabe la Shahada, la profession de foi des musulmans : « Il n’y a pas de vraie divinité si ce n’est Allah et Mahomet est Son messager. » A l’arrière de la jeep, une poignée de jeunes hommes, habillés de façon peu équivoque, cagoulés, Kalachnikovs à la main. Un homme leur donne des ordres : « Ne la tuez pas, il faut l’épuiser ! »

« Timbuktu », oeuvre du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako, a été présenté en sélection officielle à Cannes cette année. Mis à part le Prix du jury oecuménique et le prix François-Chalais (récompensant des films voués aux valeurs du journalisme), il n’y a rien décroché. En France, pourtant, il a été acclamé par les critiques lors de sa sortie.

La scène d’ouverture de « Timbuktu » met dans l’ambiance : à Tombouctou, au Mali, des islamistes ont pris le dessus et contrôlent désormais la ville.
A travers un mégaphone, ils proclament l’introduction de la charia, la « loi coranique ». « Il est interdit de fumer, de boire et d’écouter de la musique ! », annoncent-ils. Mais les habitants de la ville ne sont pas prêts à tout accepter : ici, une vendeuse de poissons, forcée comme toutes les femmes à porter le voile et à se couvrir les mains et les pieds, refuse de mettre des gants ; là, de jeunes hommes bravent l’interdiction de jouer au football… en jouant avec un ballon imaginaire.

Les petits actes de résistance de la part d’une population qui se voit imposer par des fanatiques, presque exclusivement étrangers, un mode de vie qui n’a rien à voir avec le sien se multiplient tout le long du film. Parmi les scènes les plus fortes, celle qui a lieu dans une mosquée, au moment de la prière : des djihadistes y pénètrent, lourdement armés, sans enlever leurs chaussures. L’imam fustige ce manque de respect envers la « maison de Dieu » et une discussion s’engage. « Je n’ai pas besoin d’enlever mes chaussures, je fais le djihad », déclare un intégriste.

Sissako n’est pas clément envers les islamistes : certains ne savent pas exactement pourquoi ils se battent, peu ont une connaissance approfondie de l’islam et du Coran, d’autres ne parlent même pas l’arabe, « langue sainte » de la guerre contre les mécréants. Abrutis, incultes, induits en erreur… mais jamais inhumains ! Au contraire, le réalisateur réussit à rendre humains ceux qui, en général, sont perçus comme des barbares. Si parfois ils font même rire, le Mauritanien met pourtant les choses au clair : l’intégrisme religieux des fanatiques de Dieu n’a rien à voir avec sa vision de l’islam, ni avec celle des populations locales.

Devant ce décor, l’histoire principale se voit presque reléguer à l’arrière-plan. L’éleveur de vaches Kidane, avec sa femme Satima, sa fille Toya et son berger Issan, mène une vie paisible dans les dunes. Lorsque Amadou, le pêcheur, tue la vache préférée de Kidane, GPS, le destin de ce dernier bascule : par accident, il tue Amadou. Aussitôt arrêté par les djihadistes, il devra faire face à ce qu’ils appellent « justice » et à la charia…

Elle est peut-être là, la faiblesse de « Timbuktu » : il en fait trop. L’action principale se perd quelque peu dans les différentes scènes de la vie sous l’occupation, les actes de résistance, les dialogues entre djihadistes et locaux. Certaines scènes, comme celle de la lapidation d’un couple, restent inexpliquées. La performance des acteurs et actrices, amateurs pour la plupart, reste parfois en dessous des attentes créées par le sujet – avec quelques exceptions, dont celle de la très jeune Layla Walet Mohamed qui incarne Toya. L’actrice a été recrutée dans un camp de réfugiés maliens en Mauritanie. Le grand point fort du film en est la forme : des plans d’une rare beauté, accompagnés d’une lumière sans faille. Un grand film avec quelques lacunes, certes, mais à recommander absolument.

A l’Utopia.


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