BENOÎT JACQUOT: Sévices sociaux

« Le journal d’une femme de chambre » est déjà la quatrième adaptation sur grand écran du roman d’Octave Mirbeau – et ne présente pas vraiment une grande valeur ajoutée.

Réduite à un esclavage de fait, la jeune Célestine va tenter de se rebeller.

La France au début du 20e siècle : la société est divisée entre notables bourgeois et prolétaires qui commencent à s’organiser, ainsi que tétanisée par l’affaire Dreyfus, qui a réveillé et révélé au grand jour un antisémitisme virulent. Mais entre les classes existent des êtres hybrides, les domestiques. Vivant matériellement bien dans les maisons des bourgeois, mais réduits à une existence d’esclaves au quotidien, leur vie se passe dans un entre-deux qui échappe souvent à tout contrôle. Surtout quand on est une jeune femme, comme Célestine, la protagoniste de cette histoire. Car souvent, les « femmes de chambre » sont considérées aussi comme des esclaves sexuelles dont les maîtres peuvent abuser quand et comme ils le désirent.

Au fil de l’histoire, nous suivons le parcours de Célestine dans plusieurs foyers bourgeois, et notamment chez les Lanlaire, qui sont l’exemple type des notables de province détestables. Avec une maîtresse sadique et maniaque et un maître coureur de jupons, des avances duquel Célestine doit se protéger en permanence, c’était juste une question de temps avant qu’elle ne tombe, tel un fruit mûr, dans les bras du jardinier Joseph, un homme violent, probablement meurtrier, pédophile et antisémite virulent par-dessus le marché, avec qui elle détrousse les Lanlaire et s’échappe vers la suite de sa vie miséreuse.

Après Luis Buñuel et Jean Renoir qui réalisa aussi une adaptation américaine, c’est donc le réalisateur Benoît Jacquot qui se colle à ce roman que le prolifique écrivain et journaliste Octave Mirbeau publia entre 1892 et 1900 comme roman feuilleton et sous l’influence d’une profonde crise morale. Une crise transcrite dans les pensées de Célestine, une jeune femme ambitieuse et sarcastique qui ne supporte plus sa condition de servante. Qu’elle soit bien traitée ou violée et violentée par ses maîtres n’est pas important : c’est son désir de liberté et de richesse qui l’emporte. Et qui fait que finalement elle reste une femme soumise ; son nouveau maître n’est simplement pas un notable de province, mais un ex-jardinier sadique et criminel. Comme roman d’émancipation féminine, on a vu mieux…

Mais ce n’était pas le propos de Mirbeau, et Jacquot ne tente pas de réinterpréter son œuvre. Tout au contraire, son adaptation balance entre un certain classicisme, l’amour du détail historique et l’expérimentation. De longs blancs enchaînés rythment les différentes séquences et la caméra passe souvent du travelling classique à la caméra à l’épaule façon « Dogma » sans véritable motivation. C’est aussi ce mélange de styles cinématographiques qui rend inconsistante cette version du « Journal d’une femme de chambre ».

Les acteurs, souvent statiques – même si on voit que Léa Seydoux et Vincent Lindon se sont donné de la peine pour dépasser la caricature de l’original, ce qui leur réussit assez souvent d’ailleurs -, sont un peu perdus dans la composition du réalisateur. C’est un peu comme si celui-ci ne savait pas exactement ce qu’il voulait faire de ce film et aurait finalement décidé d’y mettre toutes ses idées en vrac.

Bref : si vous aimez le cinéma français et les adaptations littéraires, « Le journal d’une femme de chambre » n’est pas pour vous.

À l’Utopia.


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