DO DEMUTH: En quête d’espace

Bureaux, maisons, appartements ou salles de théâtre: l’architecte d’intérieur Do Demuth habille tous les espaces à sa manière.

Spontanéité et créativité: Do Demuth. (photo: Christian Mosar)

Elle habite l’ancienne maison de sa grand-mère. Dans ce quartier calme de Schifflange, impossible de passer à côté du grand bâtiment aux pierres jaunes, où on s’est donné rendez-vous pour faire l’interview. Il a été construit par un architecte belge qui avait le mal du pays et de son architecture caractéristique. Dans le salon, les larges fenêtres laissent entrer le soleil. „C’est vraiment une maison idéale“, dit Do Demuth – surtout pour une architecte d’intérieur, qui peut ici donner libre cours à son imagination.

Ceux et celles qui ont vu la pièce „Schlof Këndche Schlof“ de Serge Tonnar, représentée en 2003 dans le cadre du Festival Act In, se souviennent sans doute de la conception scénique que Do Demuth avait concoctée pour l’occasion. A l’aide de quelques draps blancs, qui reflétaient de manière astucieuse la lumière, elle avait transformé l’ancienne scierie de Diekirch en une espèce de gigantesque aquarium zen: le décor incarnait en lui seul l’esprit de la pièce. Elle se dépêche cependant de redistribuer les mérites. En réalité, elle n’aurait fait que mettre en pratique la vision de Serge Tonnar – comme elle débute dans le domaine du théâtre, elle préfère pour l’instant travailler avec des metteurs en scène qui ont des idées très précises sur les décors.

Elle vient juste de terminer sa troisième production, „Op der Kiermes“ de Marcel Reuland, mis en scène par Claude Mangen pour l’Asbl Maskénada. Honnêtement, les premières photos de presse du spectacle font un peu peur. Couleurs fluo, gadgets volontairement kitsch, acteurs et actrices maquillé-e-s comme des voitures volées – ça change des draps blancs. „Parfois j’aime bien le genre ‚plein la tronche'“, dit-elle en souriant.

Détours

C’est Claude Mangen qui voulait ce look flashy, genre Deschiens. De nouveau, Do Demuth relativise. La conception de la caravane dans laquelle se joue la pièce, elle ne l’a pas réalisée seule mais avec l’aide de Yo Cestroni et Paul Thill, qui ont installé d’innombrables gadgets à l’intérieur du véhicule. Mais même quand elle ne fait qu’exécuter les „ordres“ d’un metteur en scène, elle y apporte toujours une touche très personnelle. Une fraîcheur et une simplicité qui vous plongent illico dans la pièce. Son peps est d’ailleurs contagieux: après avoir rencontré Do Demuth, on se sent pris d’une envie soudaine de sortir feutres et crayons et de redécorer le monde autour.

Dans un futur proche, elle aimerait bien prendre suffisamment d’assurance pour conseiller de manière autonome les metteurs en scène. „Am Moment danzen ech nach ganz gäer no hirer Päif.“ Elle est consciente du fait que concevoir des décors est un métier qui s’apprend, voilà pourquoi elle préfère rester humble. A travers la pratique, elle espère pouvoir élargir ses connaissances dans le domaine, devenir plus autonome. Pour l’instant, les projets théâtraux constituent seulement 20 pour cent de ses commandes. Le reste du temps, elle gagne sa vie en tant qu’architecte d’intérieur indépendante. „Attention, je ne fais pas qu’accrocher des rideaux et choisir la couleur des coussins“, plaisante-t-elle. Son travail requiert de solides connaissances techniques. L’affectation des chambres, l’emplacement des prises ou des fenêtres – en principe l’architecte d’intérieur a son mot à dire sur toutes ces questions. Do Demuth regrette que l’on fasse trop souvent appel à elle une fois la maison presque terminée. A ce moment, il est déjà trop tard pour changer quoi que ce soit à l’aspect d’une pièce.

Lorsqu’elle a commencé ses études à l’Académie des Beaux-Arts à Bruxelles, elle n’envisageait ni de travailler dans l’architecture, ni dans le théâtre d’ailleurs. Elle voulait devenir set-designer pour le cinéma. Après avoir obtenu son diplôme, elle a néanmoins travaillé dans un bureau d’architecte pendant quelque temps et n’a plus jamais retrouvé le chemin vers les plateaux. „Travailler sur un plateau est un job à plein temps“, explique-t-elle, „aujourd’hui je n’accepterais plus d’abandonner mes autres activités pour le cinéma.“

Ce n’est pas le seul changement de parcours dans la vie de la jeune femme. Même si elle avait toujours une passion pour le dessin, sa première ambition a été de devenir traductrice. Elle aime les langues et s’imaginait déjà voyager et faire des rencontres passionnantes. Pendant la première année d’études, elle a pourtant compris que le job du traducteur est avant toute chose stressant et rend la vie de famille quasiment impossible. Avant de se lancer dans une autre carrière, elle a préféré prendre une année sabbatique pour faire le tour du marché du travail. C’est ainsi qu’elle a décroché un stage chez Delux Productions et a découvert le monde du cinéma.

Même si, à la fin de ses études, elle s’engage dans une autre voie, ce monde ne lui manque pas vraiment. Le travail d’architecte d’intérieur la comble – surtout quand elle se rend compte que le client est sur la même longueur d’onde. Des compromis oui, elle veut bien en faire, après tout, c’est le client qui doit se sentir à l’aise. Mais ne comptez pas sur elle pour vous mijoter la décoration d’un chalet suisse. A l’heure où tout le monde se plaint des loyers qui augmentent et des prix exorbitants des terrains, Do Demuth n’a aucun mal à décrocher des contrats: „Malgré la crise, beaucoup de gens au Luxembourg ont les moyens d’engager un architecte d’intérieur.“ En France ou en Belgique, elle devrait ramer davantage pour s’en sortir.

Voilà une des raisons pour lesquelles elle est revenue au Luxembourg après avoir terminé ses études. A l’époque, elle n’imaginait pas vraiment pouvoir se sentir à l’aise au Grand-Duché. Trop petit, trop conservateur. Mais aujourd’hui elle y a trouvé ses marques. Et elle apprécie l’offre culturelle exceptionnellement large. „La plupart du temps, je n’arrive même pas à voir la moitié des spectacles qui m’intéressent“, dit-elle.

Le théâtre lui a permis de rencontrer du monde. Elle apprécie de pouvoir collaborer étroitement avec la même équipe pendant plusieurs mois. Quand il s’agit de la conception d’une maison, le travail s’étale souvent sur un an. Pour l’instant, elle profite de pouvoir zapper entre les deux rythmes. Elle rêve vaguement d’un projet inhabituel, un peu fou: elle aimerait mettre un décor à la disposition d’un metteur en scène, qui pourrait en faire ce qu’il veut. Pour une fois, le décor n’encadrerait pas le texte, mais les mots rempliraient l’espace. „C’est peut-être prétentieux de proposer une telle idée“, dit-elle en souriant, „mais j’en aurais vraiment très envie.“

„Op der Kiermes“ de Marcel Reuland, mis en scène par Claude Mangen, sera joué le 17 et 18 juin à Bockholtz-Goesdorf, le 24 et 25 juin à Neunhausen, le 28 et 29 juin à Doncols, le 1er et 2 juillet à Tadler et du 8 au 10 juillet à Michelau, toujours à 20h30. Plus d’infos sous www.maskenada.lu


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