PHOTO: Luxembourg: Ses saucisses, ses poignées

Martin Parr est de loin un des highlights de l’année culturelle 2007. L’exposition qui vient d’ouvrir ses portes, rassemble un florilège de ses oeuvres connues et une série sur le Luxembourg.

Scène de café, vue par un artiste international. Voyez-vous la différence? (photo:½ MartinParr/Magnum Photos)

Un type long, au dos voûté et doté de ce flegme typiquement anglais, essaie de suivre et de devancer la meute de journalistes qui vient d’envahir la Rotonde 1. Si celle-ci s’écroulait maintenant, il ne bougerait pas pour autant. Tout au plus se baladerait-il dans les ruines et prendrait des photos pour commencer une nouvelle série qu’il baptiserait „Catastrophes in Art“ ou quelque chose dans le genre.

Martin Parr est un cliché vivant. Un anglais comme on se l’imagine. Il aime bien les saucisses luxembourgeoises et les poignées de porte. Mais commençons par le début: Martin Parr est né en 1952 à Epsom en Grande-Bretagne et est initié dès son plus jeune âge à la photographie par son grand-père, un photographe amateur. Après des études de photographie à Manchester, il entame une carrière de photographe professionnel qui va le mener jusqu’à l’agence Magnum qu’il rejoint en 1994. Avec ce label, les poignées de toutes les portes se poussent plus aisément, ce qui devrait aussi expliquer en partie son engagement récent comme professeur à l’université de Wales.

On pourrait résumer l’oeuvre de Martin Parr et aussi expliquer son succès fulgurant par le fait qu’il crée en permanence de nouveaux archétypes. Il faut dire que son mode de travail est fait pour: il choisit un thème sur lequel il travaille pendant un certain temps et il en tire des séries. Selon le thème choisi, le travail sur une série peut prendre jusqu’à huit ans. La spécificité de Parr réside déjà dans le choix de ses sujets. Jamais des choses difficiles, ni des problématiques complexes, ce sont des thèmes comme „Small World“ ou „Common Sense“ ou encore „Think about England“ – un hommage ironique à sa patrie – qui dominent ses travaux. Il sait extraire de ces clichés des choses merveilleuses. Un trou dans un banc de bus photographié par Martin Parr n’est pas forcément métamorphosé en une image transcendentale, mais il en est réduit à son essence. Il se met à signifier. Que ce soit par le simple fait qu’on voit rarement un trou de banc aggrandi et accroché à un mur de musée peut aider à cet effet, mais ce n’est pas tout.

„My own hypocrite“

La meilleure arme de Martin Parr est son humour. C’est une arme à double tranchant: elle sert à comprendre et à aborder son oeuvre, derrière laquelle l’artiste lui-même peut se cacher. C’est en tout cas l’impression qu’il donnait en montrant l’exposition aux journalistes de la presse grande-ducale et grande-régionale lors d’une visite précédant le vernissage officiel, vendredi dernier. Echappant toujours par derrière les coulisses, juste pour réapparaître plus vite encore dans le prochain segment de l’exposition, Martin Parr n’est décidément pas le type qui aime parler doctement de son oeuvre. Sur le panel baptisé „Bored Couples“ il raconte tout simplement qu’il a voulu vérifier si tous les visages de couples ennuyés se ressemblaient – pari réussi cela dit en passant – mais évite de détailler que lui et sa compagne font également partie de la série. Ce genre de détails hilarants est ressassé en permanence dans l’oeuvre de Parr. La série sur une station balnéaire britannique en plein déclin post-industriel en est le meilleur exemple: de l’amoncellement de corps gras, gros et hideux aux mouettes qui se disputent des frites tout y est. Et pourtant, après avoir ri de tout coeur ou tout de même souri un tant soit peu, la même question revient constamment à l’esprit du spectateur: En fin de compte, qu’ont-elles de si drôles, ces photos?

L’explication de l’artiste est simple: „It’s all about the clichés“. En mettant en scène des choses tellement évidentes que même un photographe amateur motivé n’oserait pas photographier, Martin Parr brise la glace et force le spectateur à s’exposer sans distance de sécurité au cliché et à lui-même.

Reste à savoir si employer le même procédé tout au long de son parcours créatif, en ne variant que les thèmes des séries, il ne risque pas l’autoplagiat. A cette question, Parr répond avec sa coolness britannique, que c’est vrai, qu’il est peut-être devenu son propre hypocrite.

Que cette méthode ne porte pas toujours ses fruits est visible dans le dernier segment de l’expositon intitulé „Luxembourg 2006“. Cette série, commandée par Luxembourg 2007, montre des clichés que Parr a pris lors de l’inauguration de l’année culturelle en décembre dernier et lors de ses courtes pérégrinations à travers le pays. Le résultat est mi-figue, mi-raisin. On peut voir une vieille main tenant un porte-monnaie en cuir, qui symbolise le cliché ultra-connu de la richesse proverbiale du pays. Mais aucune photo par exemple sur la mixité du quartier de la gare et à Bonnevoie. Parr préfère montrer des scènes de café ou des maisons riches et moins riches de goût plus que douteux, mais ne semble pas avoir percé l’âme luxembourgeoise, comme il l’a fait en Allemagne ou dans sa série magistrale sur le Mexique et la frontière américaine. Tout au plus écorche-t-il la surface du Luxembourg. C’est dommage, mais en fin de compte ce n’est pas lui qui avait l’idée de produire ces photos – un fait sur lequel il insiste plusieurs fois – mais bien Luxembourg 2007 qui l’y a invité. Ce qu’il a accepté, même si le projet initial a capoté faute de moyens. Faire photographier ses propres clichés a son prix, même au Luxembourg?

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Assorted Cocktail,
à la Rotonde 1
jusqu’au 8 avril.


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