Hacking et finance
 : Nique le fric !

Pour bien s’attaquer aux méfaits de la finance, il faut d’abord la comprendre. Ensuite, comme un hacker, on peut détourner ses mécanismes à des fins progressistes, explique l’anthropologue-courtier-militant Brett Scott.

1344r Alt INTERNET 2013 Heretics Guide COVER - suitpossumVous pensez que la spirale de spéculation et d’endettement ne peut que conduire à de nouvelles crises financières, comme l’explique de manière très pédagogique l’expert allemand Steffen Henke (woxx 1322) ? Vous espérez que, un jour, l’argent stimulera le développement humain au lieu de l’entraver, qu’on introduise une sorte de revenu universel (« Grundeinkommen ») comme le propose notamment l’artiste allemand Enno Schmidt (woxx 1242) ? Vous avez raison. En dépit des moqueries des experts mainstream, ces argumentations sont correctes.

Explorateur du continent Finance

Néanmoins, monnaie et finance constituent des objets de réflexion bien plus complexes que ce que peuvent faire entrevoir ces approches terre à terre. Heureusement, il y a des théoriciens du grand mouvement alternatif qui ne rechignent pas à affronter cette complexité – et à l’expliquer aux militants intéressés. Brett Scott, anthropologue engagé et ex-employé dans la finance londonienne, est de ceux-là. Il sera au Luxembourg le 14 novembre pour un workshop en journée et une conférence le soir.

La notoriété de Scott dans le monde anglophone est notamment due à son livre « The Heretic’s Guide to Global Finance », dans lequel il propose une approche de hacker pour s’attaquer aux méfaits de la finance. Sur son blog et dans la presse, il s’exprime régulièrement sur des sujets aussi variés que les fonds de pension ou le potentiel subversif des monnaies électroniques. Comme son livre, les articles sont bien écrits, mais pas toujours faciles à lire à cause de la complexité inhérente aux sujets traités.

Le « Heretic’s Guide » est divisé en trois parties, reflétant la définition que Scott donne du hacking : explorer, perturber, recréer. Pour commencer, il propose donc de comprendre le système pour mieux s’y attaquer. Se basant sur sa propre expérience, il suggère de lire le « Financial Times » tous les jours – non pas pour tout comprendre, mais pour se mettre en situation d’immersion. Ensuite, l’auteur explique comment on peut reconnaître dans notre environnement urbain une sorte de géographie locale de la finance : la maison des voisins a ainsi été construite à crédit. Au passage, on découvre la différence entre capital investi et endettement – l’argent fourni par la banque. L’argent « investi » par le voisin fait de lui une sorte d’actionnaire à 100 pour cent de sa maison, avec 100 pour cent des risques. Notamment en cas de perte de valeur de l’immobilier, quand la banque peut mettre la maison en vente forcée. On ne peut qu’être impressionné par la manière dont Scott rend intelligibles ces termes techniques tout en insistant sur leur dimension politique.

Le deuxième chapitre est entièrement consacré à l’explication des concepts de la finance et constitue une sorte de manuel de référence. De la traditionnelle banque commerciale au hedge fund, tout y passe : il y a même un index en fin de volume. Le lecteur continental novice souhaiterait tout de même disposer d’une liste des termes en français et en allemand – en attendant que le livre soit traduit.

Un des aspects rafraîchissants du style de Scott est qu’il fait appel à des métaphores tirées de la culture de masse. Ainsi, dans son plaidoyer pour une certaine empathie envers la finance, il renvoie au film « Life of Pi » : à ses yeux, pousser le tigre hors du radeau n’est pas une option. En critiquant « la » finance, nous critiquons une forme particulière des structures financières. Il convient donc de la transformer, plutôt que de la combattre, tout comme les hackers informatiques ne combattent pas les systèmes de sécurité, mais contribuent à leur amélioration. On notera la ressemblance de cette approche constructive avec les pratiques du mouvement de la transition, qui est d’ailleurs à l’origine de la venue du militant britannique au grand-duché.

Profiteroles amères

Comme le fameux Captain Scott, Brett Scott est un explorateur. Il raconte comment, écologiste et progressiste invétéré, sa façon de critiquer abstraitement le monde de la finance ne le satisfaisait pas. En 2008, il part donc en expédition au cœur du grand froid, la Cité de Londres. Pendant deux ans, l’ex-militant participe au lancement d’une start-up de courtage financier, qui finit par faire naufrage en ces temps de crise. Dans son livre, Scott fait presque l’apologie de ses collègues d’alors, substituant à l’image des prédateurs voraces celle d’êtres humains avec leurs frénésies, certes, mais aussi leurs faiblesses. Clairement, l’empathie ne lui fait pas défaut ; toutefois, il explique qu’« une personne qui déteste les ordinateurs ne peut jamais devenir un hacker ».

La deuxième partie du livre est entièrement consacrée aux manières de « hacker » le système financier. La manière la plus directe – le détournement de ses faiblesses – illustre tout de suite l’importance de le comprendre. En effet, pour mener campagne contre des investissements nocifs, il faut savoir jouer sur la psychologie des investisseurs. Certes, on peut présenter la spéculation sur les denrées alimentaires ou l’investissement dans les énergies fossiles comme moralement répréhensibles. Mais Scott recommande de gâcher l’envie de profiteroles bien sucrées des investisseurs avec une sauce au goût amer de risque, relevée d’une pointe de morale : en effet, les marchés redoutent aujourd’hui que les managers sous-évaluent les risques financiers liés à leurs activités. Ainsi, dans le cas de la campagne « Divest from Fossil Fuel », les investisseurs semblent inquiets du fait que les précieuses réserves de charbon et de pétrole détenues par les grands de l’énergie pourraient ne jamais pouvoir être utilisées – et donc représenter une valeur nulle. Une inquiétude que, au Luxembourg, on aimerait bien voir se refléter dans la stratégie financière du Fonds de compensation des pensions.

Peut-on subvertir les mécanismes financiers en créant une « finance verte » ? L’exposé de Scott peut sembler peu critique envers la logique financière, voire enthousiaste. Mais il passe ensuite à une critique du principe de « donner un prix » à des entités naturelles telles que la forêt tropicale ou l’atmosphère. Enfin, sur dix pages très informatives, l’auteur explique les potentialités et les problèmes des marchés carbone, destinés à être une des pièces maîtresses d’un futur accord climatique. Pour enfin donner une indication sur la manière de hacker ces marchés, afin d’y faire monter les prix.

Esprit rebelle 
et esprit d’entreprise

On sent tout au long du livre que Scott cherche un équilibre entre ce qu’il appelle « débat mainstream » et « débat radical », entre réforme de la finance ainsi que coopération avec elle et retournement du système au nom de la justice sociale et environnementale. Dans un article intitulé « Twilight, Buffy and Blade, and the future of alternative finance », il communique sa réflexion en se référant aux différentes manières de traiter avec les vampires : Bella, héroïne de la saga « Twilight », s’en remet au vampire vertueux Edward, tandis que Buffy la tueuse, pleine de confiance en elle, attaque de front les forces du mal. Scott préfère la voie de Blade, mi-humain, mi-vampire, qui naviguerait entre le bien et le mal, alliant esprit rebelle et esprit d’entreprise. Et de se plaindre de l’absence, au sein de la gauche, de volonté de construire des alternatives.

De l’autre côté, l’anthropologue-courtier-militant estime que les tentatives de réforme mainstream suite à la crise s’inscrivent dans une logique purement réactive et de court terme. Il propose de viser le long terme : « Nous devrions consacrer moins d’énergie à résoudre les problèmes immédiats de la finance (…) et plutôt nous concentrer sur la mise en place d’une communauté d’hérétiques financiers capables de répondre d’ici quelques années aux inévitables crises financières à venir. »

Qu’entend Scott par cette image de l’hérétique, du hacker ? Il cite l’exemple de la banque alternative Triodos, qui fait appel à la traditionnelle Royal Bank of Scotland (RBS) pour son clearing. Est-ce que les investissements fossiles de cette dernière contaminent Triodos, comme le pensent les critiques radicaux ? En raisonnant ainsi, on risque de ne jamais fonder de banque alternative, remarque Scott. Et il suggère de considérer Triodos comme en train de hacker les réseaux de la finance et d’utiliser RBS à ses propres fins. Mais l’ex-courtier met en garde : « Un cheval de Troie peut ouvrir une brèche dans une structure, mais il a besoin d’un influx de radicalité, sinon il finira comme cheval de bois posant docilement pour la photo de groupe avec l’équipe de PR de Goldman Sachs. » L’expérience de la structure de financement alternatif luxembourgeoise Etika – coorganisatrice de la conférence de Scott – illustre cette ambiguïté : son partenaire, la BCEE, est soupçonné d’avoir massivement favorisé l’évasion fiscale de contribuables allemands.

Le chapitre final du « Heretic’s Guide » incite à développer des structures qui mettent en question la logique du système. Pour commencer, Scott tente de cerner la nature de la monnaie, un exercice auquel il s’est livré plus en détail dans un article intitulé « Breaching the monetary Matrix ». Comme dans le film, explique-t-il, les structures de pouvoir liées à l’argent sont parfaitement invisibles, et le système dans lequel elles nous retiennent prisonniers nous paraît tout à fait naturel. Pour rompre le charme, rien de mieux que de créer des formes alternatives de monnaie, qu’il s’agisse de bekis ou de bitcoins.

Toujours à contre-courant du système, Scott évoque l’actionnariat local, le crowdfunding, les coopératives et l’économie du partage, qui a besoin d’une « finance du partage ». Il renvoie à la pratique du « seed bombing », pratiquée par des jardiniers guérilleros qui balancent des boulettes de semences dans les jardins publics. De même, la guérilla financière se réapproprie le système financier et monétaire aux dépens de la dangereuse monoculture présente. Enfin, pour finir en beauté, l’ex-courtier nous livre encore une recette pour créer un véritable hedge fund consacré aux projets alternatifs à risque.

Brett Scott au Luxembourg le 14 novembre :
10h – 17h : workshop, détails et inscription auprès de transition@cell.lu.
19h : conférence publique « Mapping the Frontiers of Finance » au lycée Michel Lucius.

Transition… mais comment ?


Autre rendez-vous, celui de l’université pop-up de la transition au Benelux, qui aura lieu cette année à Esch-Belval. Du 18 au 20 novembre, les militants et professionnels actifs dans la transition et le domaine environnemental pourront y échanger idées et bonnes pratiques, et poser des bases pour la création de nouvelles initiatives et la coopération internationale.

Détails : wwwen.uni.lu/universite/actualites/evenements/la_transition_s_apprend_une_universite_pop_up_de_la_transition_espace_temporaire_de_co_creation

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