Installations/vidéo
 : Les fantômes de la 
jeunesse perdue

En invitant Mikhail Karikis pour une exposition solo, le Casino a fait de nouveau le pari de l’art politique et engagé – un pari largement gagné.

(©Mikhail Karikis)

Si à première vue le titre « Love Is the Institution of Revolution » peut paraître un peu gnangnan, le visiteur est vite emporté par le maelstrom de sensations que procurent les installations et vidéos de Mikhail Karikis. L’artiste, né à Thessalonique mais basé à Londres, est un créateur multidisciplinaire qui opère tant par les installations et les vidéos que par la musique (électronique surtout, il a notamment collaboré avec Björk, DJ Spooky, le MIT et l’Unicef…). Son thème est celui de la jeunesse et de l’enfance confrontées au monde actuel, ceux de la « génération Z », les post-millénaires – avec une préférence pour celles et ceux qui grandissent dans des endroits frappés par les grands changements, comme la désindustrialisation.

Une des meilleures illustrations du potentiel activiste et poétique qui émane des travaux de Karikis est l’installation « Ain’t Got No Fear ». D’abord, sur deux écrans vidéo, le spectateur peut voir de jeunes Anglais qui reviennent d’une rave party illégale (de jour et de nuit). Puis dans une deuxième vidéo, la caméra suit une bande de jeunes garçons, de 11 à 13 ans, qui se baladent sur l’île de Grain (qui n’est plus une île techniquement, mais une presqu’île attachée à l’embouchure de la Tamise). Le fond sonore est composé de beats de rap et des bruits perpétuels des ouvriers qui démantèlent une usine en arrière-plan. Les jeunes lâchent de temps en temps des rimes de rap, calquées sur le rythme imposé par le fond sonore. Outre l’aspect divertissant, Karikis réussit à donner une voix non pathétique à cette jeunesse, qui aurait tout pour se plaindre de sa perdition, mais qui continue néanmoins à se rêver un avenir.

Autre lieu de perdition : la Vallée du Diable en Toscane, surnommée ainsi à cause des activités volcaniques qui y sont visibles depuis l’Antiquité. Selon la légende, ce serait aussi le lieu ayant inspiré « L’Enfer » à Dante Alighieri. Mais l’endroit dispose aussi d’une histoire industrielle exceptionnelle, puisque c’est là que fut construite la première centrale géothermique du monde en 1904 (et elle resta la seule jusque vers la fin des années 1950). Dans l’esprit positiviste qui régna entre le 19e et le 20e siècle, des villages entiers furent conçus par l’architecte Giovanni Michelucci – qui fonda aussi le Gruppo Toscano – pour y loger les quelque 5.000 ouvriers et leurs familles. Au 21e siècle, le travail a été rationalisé et automatisé à distance, provoquant l’abandon de ces maisons – l’usine tourne, mais presque sans ouvriers.

(©Mikhail Karikis)

Karakis a transformé ces villages fantômes en arènes pour mettre en scène « Children of the Unquiet », une vidéo de 15 minutes montrant des enfants de la région qui réinvestissent ces lieux et se les réapproprient, en chantant, en jouant et en récitant des passages de textes. Parfois touchantes, parfois carrément loufoques, ces images montrent ce qui se passe quand une transmission générationnelle n’a plus lieu – quand un lieu si lourd d’histoire(s) se vide. Les quelque 45 enfants qui parcourent l’endroit ne font que renforcer cette impression. Ce n’est pas pour rien que certains de leurs chants ressemblent aux chœurs du théâtre antique.

Hors ces travaux vidéo, Karakis propose divers objets pour compléter sa vision. Dont un qui mérite d’être mentionné : « Larderello – il gioco di tavola » – un jeu de stratégie apparemment classique, dans lequel le joueur doit gérer l’usine géothermique. Un jeu que bien sûr celui qui défend les ouvriers ne peut pas gagner.

« Love Is the Institution of Revolution » est la première exposition solo de Mikhail Karakis en Europe de l’Ouest, et que celle-ci ait lieu au Casino laisse espérer que l’esprit commercial et néolibéral qui dégrade l’art de façon continuelle au rang de simple design n’a pas encore définitivement pris le dessus.

Au Casino, jusqu’au 18 octobre.

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