Sculpture
 : L’étonnante diversité 
des formes


La rétrospective Tony Cragg au Mudam permet une plongée captivante dans l’univers d’un sculpteur à la productivité notable et à l’art polymorphe.

« Industrial Nature », 2015.

« Nous vivons à une époque où la croyance en la science et la rationalité est omnipotente et déterminante. Pourtant, notre vraie vie est en grande partie guidée par les émotions et les décisions émotionnelles. Montrer cela constitue une tâche importante pour chaque artiste, y compris pour moi dans mon travail. » En effet, s’il y a bien une caractéristique commune à la cinquantaine d’œuvres exposées par Tony Cragg au Mudam, c’est l’absence d’intellectualisation ostentatoire ou de message claironné. On sent qu’il en appelle d’abord aux sentiments du spectateur, à tel point que ses formes et ses matériaux paraissent bien sages à côté des extravagances de certains artistes contemporains.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : si elle ne respire pas la subversion, l’œuvre de l’Anglais – désormais installé à Wuppertal – est tout sauf terne. À l’en croire, il recherche les formes qui manquent à l’inventaire de la diversité planétaire. En tout cas celles qui ne nous sont pas données à voir en général. Et à sa pratique artistique se mêle un intérêt marqué pour la technologie, contracté avant même ses études d’art, lors d’une première expérience professionnelle dans l’industrie du caoutchouc. La série « Early Forms » présente ainsi des récipients de laboratoire auxquels ont été appliqués étirements, allongements, torsions, pliages ou élongations. Souvent en bronze, matériau de sculpture historique par excellence et par conséquent détourné aussi, le résultat prend à la fois un aspect classique et d’étrangeté travaillée : on y soupçonne le récipient d’origine, mais les mouvements appliqués et l’hypertrophie de l’embouchure brouillent les pistes pour former une sorte d’organisme vivant imaginaire.

L’autre grande série exposée, « Rational Beings », est basée sur le principe de l’amoncellement. Dans des matériaux divers (pierre, bois, acier ou plâtre notamment), Cragg empile les objets dans une installation, ou bien superpose les formes sur des sculptures à l’axe fixe ou mobile. « Points of View », un ensemble de colonnes étranges, telles des concrétions extraterrestres, en représente l’exemple le plus frappant. C’est en tournant autour de celles-ci, grâce à la mise en espace ample de l’exposition, qu’on met au jour ses émotions, observant au détour d’un renfoncement une forme connue qui aussitôt disparaît pour se fondre dans un ensemble singulier.

Évolution logique dans le travail d’un artiste technophile – mais pas, on l’a vu, technolâtre -, certaines sculptures plus complexes convoquent des procédés de conception numériques. « Industrial Nature » (notre illustration) en est un excellent exemple ; on peut l’aborder sous tous les points de vue pendant de longues minutes sans pour autant se lasser, le plaisir de la découverte et de l’inconnu tout comme celui du connu se profilant à chaque recoin. Dans les œuvres plus complexes, si les matériaux peuvent être multiples, la finition, toujours dans l’atelier, leur offre cependant ce visage commun que constitue la recherche de l’émotion humaine avant tout.

« Je suis stupéfait par la nature sublime et la complexité du monde matériel », confie Cragg. C’est cette fascination qui hante l’exposition de bout en bout, donnant à voir sa remarquable diversité créative au service de la genèse d’émotions.

Au Mudam, jusqu’au 3 septembre.

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