CINEMA: L’hydre à quatre têtes

Romanzo Criminale est une grande saga italienne, pleine de violence, d’amour et de haine. En même temps, le film tente d’expliquer la situation actuelle sur la Péninsule.

Ils vont se revoir plus d’une fois, avant que l’un deux ne finisse derrière les barreaux: le mafieux et le commissaire.

Impossible de résumer ce film. Tant les ramifications sont fastueuses, et les intrigues compliquées. En cela,
Romanzo Criminale correspond à cent pour cent à son sujet: la mafia, elle aussi une vraie poulpe aux interconnections inextriquables.

Mais le film de Michele Placido, qui se base sur un
roman du même nom, est bien plus qu’une mise à plat du complexe phénomène mafieux. Comme dans le Décameron de Boccace – livre prodigieux en récits et sous-récits – les histoires et les cadres s’enchaînent et se dépassent. Ainsi on y peut trouver entre autres l’histoire d’une amitié entre quatre petits malfrats – elle se lit comme un des multiples cadres dans lesquels le film se déroule – qui deviendront les rois de la pègre romaine. Leur expérience initiatique et tragique, ouvre et clôt l’histoire. Il s’agit d’un petit casse entre gamins, avec vol d’une voiture et un accident côutant la vie à un carabinier. C’est banal, surtout dans une époque où les émeutes des banlieues françaises ont habitués nos yeux aux images d’une jeunesse délaissée, violente et délinquante. Mais
la mort d’un des leurs et surtout les longues années de taule qui suivront les auront marqués et tranformés en „bêtes sauvages“.

„On ne peut pas tuer un homme deux fois. Chaque fois qu’on nous a traité comme des merdes, nous sommes morts. C’est pourquoi je n’ai pas peur de mourir“, admet l’un d’eux, qui s’est baptisé lui-même le „Libanais“, à cause de sa préférence pour le shit d’origine méditéraéenne.

Passé cette limite, rien ne peut plus les arrêter dans leur ascension ou descente – ça dépend largement du point de vue. Un enlèvement leur procure les fonds nécessaires pour entrer dans le „big business“ de la came, des jeux et de la prostitution. Bientôt ils contrôleront une somptueuse maison de passe, où circulent des personnages hauts en couleurs, et une discothèque, qui leur sert de base arrière.

Afin de compléter le tableau, il ne manque que le poursuivant, celui qui endosse le rôle du juste. Il s’appelle Scialoia, est commissaire et particulièrement mal en point. Se battant sur deux fronts en même temps, contre la pègre et contre ses supérieurs corrompus, son triomphe se fera attendre. Et encore, vers la fin du film, le spectateur doit se rendre à l’évidence que la seule personnalité tant soit peu pourvue de moralité n’aura été qu’un pion sur une table de jeu qui le dépasse. Car – et c’est par là que les choses se compliquent pour le spectateur non averti – Romanzo Criminale se situe historiquement dans les années de plomb de la République italienne, et l’Etat est plus occupé à se livrer à des batailles intestines, communistes contre fascistes, qu’à vraiment attaquer de front l’hydre du crime organisé. D’autant plus que les liens entre la sphère politique et mafieuse sont – hier comme aujourd’hui – durables et font en un certain sens partie intégrante de la gouvernance à l’italienne. En tout cas, lorsque la police demande aux malfrats de retrouver le président des démocrates-chrétiens Aldo Moro, enlévé puis assassiné par les Brigades Rouges, en échange d’une sorte de „pax mafiosa“, il apparaî t clairement que pour pouvoir en arriver là, le système doit être pourri jusqu’aux fondements.

Un des aspects les plus remarquables de Romanzo Criminale est qu’il ne pose pas de questions morales, qu’il ne tente pas d’expliquer la violence des uns par celle des autres. On ne saura jamais qui a vraiment commencé, et même si certains personnages montrent des remords de temps en temps, ce n’est que pour retomber de plus belle dans la brutalité environnante. En fin de compte on peut dire que Romanzo Criminale représente pour l’Italie ce que Good Night, and Good Luck symbolise pour les Etats-Unis: un film beau et historique, mais non dépourvu de parallèles inquiétantes avec le présent politique.


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