BIERGERLËSCHT: La bande à Aly

Dernier parti en lice de notre série, la liste du transfuge Aly Jaerling suscite bien des questionnements. Un essai de clarification.

« Proche du peuple » : la Bierger-lëscht est le seul parti à s’afficher dans une vitrine de night club.

Cela fait un bail qu’Aly Jaerling s’est fait appeler « notre député » – comme on peut le lire dans différents extraits sur le site de la Biergerlëscht. L’ex-parlementaire de l’ADR, qui fait cavalier seul depuis 2007, a finalement rassemblé trois listes sur le territoire du grand-duché. Qu’il ait réussi à en remplir une au Sud étonne peu d’ailleurs, car sa base électorale a toujours été située à Esch-sur-Alzette, où il exerce aussi le mandat de conseiller communal. Dans un certain sens, c’est en partie grâce à Aly Jaerling – et au syndicat NGL de Gast Gybérien – que l’ADR a réussi à s’implanter au Sud du pays – malheureusement pour ces derniers, il pourrait bien peser sur leurs résultats dans la région la plus peuplée du Luxembourg.

Cela dit, la Biergerlëscht est loin de faire l’unanimité parmi les électeurs et électrices. . Laissons à la presse de caniveau les spéculations incessantes autour de la personne d’Aly Jaerling et les voix qui s’élèvent pour dire qu’à la fin tout ce qui compte pour lui serait d’encaisser un mandat de député de plus pour s’enrichir sur le dos du contribuable. Ce qui nous intéresse ici est plus important : quel est le projet politique de la Biergerlëscht et en a-t-elle un au juste ? Et puis, est-elle de droite ou de gauche ?

A la dernière question, la réponse d’Aly Jaerling est claire : « Nous nous situons définitivement à gauche et nous nous allierons avec tous ceux qui veulent faire avancer les causes sociales », entonne le député plus tellement solitaire. La question est de savoir si les mouvements à gauche du LSAP veulent de son support. Car la faiblesse principale de sa liste est qu’elle apparaît comme avoir été la dernière solution possible pour lui de participer aux élections. Des essais de se rapprocher de Déi Lénk ou même des socialistes se sont en tout cas soldés par des échecs cuisants. Jaerling serait-il trop chaud pour la gauche ? La réponse de Déi Lénk est sans appel, ils ne digèrent pas les prises de positions à la chambre des députés, dans lesquelles Jaerling défend la politique soi-disant « anti-terroriste » et liberticide du ministre Frieden ou encore son approbation entière à la politique de l’Otan – des positions en effet difficilement vivables pour un parti à gauche du LSAP. Ce dernier, par contre, semble en tout cas ne pas vouloir toucher à la patate chaude Jaerling, qui leur ferait perdre plus de voix qu’il n’en gagnerait.

En tant que cavalier seul, Jaerling n’a plus à se justifier pour ses idées, mais le problème de savoir où il se trouve exactement persiste. Même s’il voit sa Biergerlëscht comme rempart puissant contre les effluves malodorantes et xénophobes qu’émet son ancien parti l’ADR, certaines positions des néo-populistes et de la liste de Jaerling se recoupent. Ne serait-ce que dans le dossier des transports publics, où la Biergerlëscht se range avec l’ADR, le KPL et certains marginaux du CSV derrière les adversaires du tram, pour plaider en faveur d’un métro. Certes, ils ne l’appellent pas « City-Tunnel », mais se disent d’accord avec les plans de l’ingénieur Georges Schummer – personnage certainement peu politisé qui s’est malheureusement fait récupérer par les populistes.

Un autre dossier qu’aucun parti de gauche digne de ce nom ne traiterait de la même façon est celui de l’identité et de la langue : on sait depuis longtemps que Jaerling réclame un ancrage du luxembourgeois dans notre constitution, ainsi que dans les institutions européennes. Or, qui joue avec la langue et l’identité se meut sur un terrain extrêmement glissant. Même si Jaerling se défend de toute idée nationaliste : « Cela fait dix ans que je me bats pour une meilleure reconnaissance de notre langue. Je ne veux que mieux ancrer notre identité linguistique et assurer sa survie – cela n’a rien à voir avec la campagne de l’ADR ». Cela dit, il oublie deux faits : primo, la langue luxembourgeoise ne s’est jamais mieux portée, comme le montre l’étude Baleine (voir woxx 1004). Deuxio, vouloir légiférer sur l’évolution d’une langue revient à combattre des moulins à vent ; si une langue est vouée à la disparition, personne ne peut l’empêcher. De ce point de vue, la bataille pour la langue luxembourgeoise sert avant tout à récupérer les comptoirs de bistrots acquis à son ancien parti.

Un autre point qui le rapproche du vieux ADR, plutôt que des revendications de gauche, est l’accent mis sur les retraites. Mais l’approche de la Biergerlëscht est plutôt de faire peur aux petites gens, que de proposer des solutions concrètes. L’argumentation ressemble fort à celle d’un ADR, il y a quelques années. Certes, aucun des autres partis en lice ne propose de solution miracle à ce problème qui va éclater à la figure des générations à venir. Mais aucun d’eux ne mise tellement sur cette peur non plus. L’approche de la Biergerlëscht reste « populiste light » sur cette thématique.

Par contre, d’autres points de leur programme sont définitivement plus proches de l’extrême gauche que de son contraire. Sur le social, aucun compromis n’est fait. La casse sociale est refusée aussi bien dans le public que dans le privé et les slogans utilisés sentent bien l’argumentaire prolétarien – sans trop aller dans les détails malheureusement et en évitant des débats de société, comme le mariage gay et le droit à l’adoption pour les homosexuels. Mais il est vrai que l’électorat visé par Jaerling ne serait pas trop d’accord sur ces points. De toute façon, en ce qui concerne les grands débats de société, Jaerling a toujours plus sympathisé avec les forces conservatrices qu’avec les libéraux : il s’est notamment opposé à la légalisation de l’euthanasie. Au niveau européen par contre, les positions de la Biergerlëscht rejoignent en gros celles des partis à gauche des sociaux-démocrates : non à la constitution, non au traité de Lisbonne et pour une Europe refondée, une Europe sociale. ? Par contre, motus sur la Turquie, une autre question qui risquerait de scinder son électorat en deux.

En tout, le programme de la Biergerlëscht correspond à la personnalité de caméléon politique de Jaerling. Parfois consensuel jusqu’à en devenir opportuniste, parfois avec des revendications fondées, le programme de la Biergerlëscht est surtout hétérogène et sans vraie cohérence intérieure.

Quant à la pertinence d’une telle liste, la question reste un peu dans le vague. Si on compare le programme de notre Biergerlëscht à ceux de partis semblables en Allemagne par exemple – où le phénomène est assez fréquent – on constate que chez nos voisins, ces listes se retrouvent souvent autour d’un thème précis et ne montrent même pas l’ambition d’offrir un programme politique complet. Ce qui n’est pas le cas avec la Biergerlëscht, qui se veut un mouvement populaire. Finalement, personne dans le cirque politique luxembourgeois n’échappera à la dernière question : que veut dire ce phénomène dans le paysage électoral ? Pourquoi a-t-on besoin d’un parti qui, comme on vient de le voir, propose un programme qui se recoupe avec plusieurs autres, sans proposer des choses vraiment nouvelles ?

Peut-être que la Biergerlëscht est tout simplement un symptôme de l’étouffement et de l’épuisement de notre démocratie. Une démocratie dans laquelle les gens ne se retrouvent plus et qui leur fait peur – tellement qu’ils préfèrent le vague et le nouveau aux valeurs concrètes qui les ont guidées jusqu’à aujourd’hui.


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