BITTER YEARS, SWEET CRISIS: Au-delà de l’amertume

Une exposition des années 1930 permet de s’interroger sur le photojournalisme, mais aussi sur les politiques en temps de crise.

Amertume, dignité, espoir.

En 2015, après l’élection d’un nouveau président, l’Union européenne décide de mettre fin aux politiques d’austérité. Face au désastre économique et social, elle adopte un ambitieux programme d’aide et de relance. Afin d’améliorer l’acceptation de ce programme, la toute nouvelle European Social Agency (ESA) envoie des reporters aux quatre coins du continent, afin de ramener des photos, des textes et des vidéos montrant la détresse des populations et les projets d’aide en cours.

Utopique ? Peut-être. Mais c’est à peu près comme cela que les choses se passent aux Etats-Unis lorsque le président Franklin D. Roosevelt lance le « New Deal », expression qui fait allusion à une « redistribution des cartes ». En 1935, deux ans après son entrée en fonction, il crée la « Farm Security Administration » (FSA) qui, au début, s’appelle « Resettlement Administration » (Agence de relogement). La FSA s’occupe de programmes d’aide à la population frappée par la crise économique, notamment les programmes proposant un nouveau départ aux métayers et petits paysans ruinés par la grande sécheresse du milieu des années trente. Afin de faire comprendre au reste du pays la situation difficile de ces populations, une section photographique est mise en place sous la direction de Roy Striker, qui pendant presque dix ans collectera quelque 250.000 images.

Photo-espoir

Le Luxembourgeois d’origine
Edward Steichen est à l’époque un des photographes de mode les plus demandés et n’est pas impliqué dans le projet. Pourtant, en 1938, il découvre le travail photographique de la FSA lors d’une exposition. Enthousiaste, il lui consacre un dossier dans le magazine « US Camera » l’année d’après. Il faudra attendre plus de vingt ans avant que Steichen, devenu entretemps directeur du département photographique du Museum of Modern Art (Moma) de New York, ne revienne sur le sujet. En 1962, il composera l’exposition « The Bitter Years » avec des images de la FSA, puis léguera la collection au grand-duché – qui la laissera pourrir dans les archives pendant un quart de siècle. Désormais, ces images des années trente, sélectionnées par Steichen, sont exposées au Centre national de l’audiovisuel à Dudelange, dans une reconstitution de la présentation des années 60 (voir article suivant).

Que voit-on ? Des hommes qui font la queue, mains noires tenant des gamelles, dans un camp de réfugiés en Arkansas. Les photos des « années amères » continuent à toucher le public d’aujourd’hui. L’image de Walker Evans, montrée au CNA dans la catégorie « Disaster », ne montre que cinq personnes, mais évoque les millions d’Américaines et d’Américains victimes de la « Grande dépression ». Elle nous rappelle aussi que parmi ces victimes, le sort de la population afro-américiane (les légendes de l’époque utlilisent encore le terme « negro ») est particulièrement dur. Quelques mètres plus loin, sous la catégorie « Cotton », on peut découvrir des images moins désespérantes. Ainsi ce portrait de groupe de cueilleuses et cueilleurs de cotton de Ben Shahn, également en Arkansas, où des sourires fleurissent sur certains visages.

Propagande gouvernementale que tout cela ? Clairement, c’est une façon de voir les choses, même si la plupart des photos ont visiblement été faites dans un style documentaire, laissant de la place à de multiples interprétations. L’accusation de propagande est un des deux reproches à transparaître dans les textes du livre publié pour l’occasion par le CNA, textes très éclairants mais invariablement apologétiques, et dont aucun ne fait explicitement le tour des critiques. Le second reproche concerne la réinterprétation des photos de la FSA par Steichen, qui serait trop peu respectueuse du travail des photographes et trop « mise en scène ».

Politique et morale

Effectivement, l’accrochage choisi par Steichen et reproduit au CNA ressemble à la mise en page des « photo stories » de magazines comme « Time Life ». Et sans doute que Steichen, en 1962, voulait raconter sa propre histoire à l’aide de ces photos, reléguant à l’arrière-plan aussi bien les intentions de la FSA que la démarche des photographes à l’origine des images. « Rendre hommage aux valeurs de l’Amérique qui l’avait accueilli, lui et sa famille émigrés du Luxembourg », comme l’a bien résumé la ministre Octavie Modert dans son allocution d’ouverture. Et après tout, les photos de la FSA avaient été commanditées et archivées dans la perspective d’en faire des usages variés. Ainsi, Roy Stryker instruisait ses photographes avant de les envoyer sur le terrain, un peu comme un général envoie ses unités au front, et déclarait : « Je me fous de l’esthétique. » Et le classement des archives par sujet était justement destiné à rendre possibles des projets tels que la sélection effectuée par Steichen pour « Bitter Years ».

Quant au reproche de la propagande, il est plus justifié par le fait que les images ont été commanditées par le gouvernement que par les usages – très variés – qui en ont été faits. Dans les années 1930, des journaux mais aussi des individus multiplièrent les reportages écrits et illustrés au service d’idées progressistes, comme les travaux du photographe Lewis Hine sur le travail des enfants et sur les sidérurgistes de Pittsburg. Est-il possible de tracer une séparation nette entre journalisme engagé et propagande ? « En fait, tout est propagande pour ce en quoi vous croyez », a affirmé Dorothea Lange, une des plus connues des photographes de la FSA. « Conviction, propagande, foi … je n’ai jamais été capable de conclure que c’était quelque chose de mal. »

Notons que dans la version Steichen, le message des photos de la FSA peut paraître moins politique et plus moral. En effet, les nombreux portraits mettent en scène la dignité des victimes, et leur persévérance à vouloir s’en sortir. On pourrait y voir une glorification du mythe libéral de l’individu, seul maître de sa destinée. Or, cette dialectique entre nécessité d’une action politique et foi en la force des individus ne se retrouve pas que chez Steichen. Ainsi, lors de sa propre rétrospective des images de la FSA, Stryker a conclu avec la phrase : « Dignité contre désespoir… je suis convaincu que la dignité gagne. » Roosevelt lui-même cultivait cette dialectique entre action collective et responsabilité individuelle, typique de la gauche américaine. Ainsi, dans sa première allocution radiodiffusée, en pleine crise bancaire, il associa les deux : « Nous [le gouvernement] avons mis en place les moyens pour rétablir notre système financier : à vous de soutenir et de faire fonctionner cela… Ensemble, nous ne pouvons faillir. »

Loin, la crise

C’était en 1933. Les mots nous parlent encore, et plus que jamais dans le contexte de notre crise. Qu’en est-il des images montrées au CNA ? Pour les visiter, on passe d’abord par une sorte de sas, puis, après avoir fait le tour du rez-de-chaussée, il faut prendre l’ascenseur. On a presque l’impression d’entrer dans une machine à remonter le temps. En haut, on est confronté aux trois groupes d’images intitulés « Eviction, Exodus Homeless-Rudderless ». La disposition des photos, un peu perdues dans l’immensité de l’ancienne cuve du château d’eau, accentue l’impuissance des personnages sur les images. Ils sont pris dans un cycle infernal, et le parcours de visite, circulaire, est une trouvaille de l’équipe du CNA – chassés, sur la route, sans abri, les victimes de la crise tournent en rond.

Pourtant, plutôt que de fonctionner comme une prémonition de ce qui nous attend, les images restent exotiques, facilement identifiables comme provenant d’un ailleurs temporel et accessoirement spatial. Dans l’impact qu’elles ont sur nous, au-delà de leur indéniable qualité artistique, elles se rapprochent des photos avec lesquelles opèrent les ONG de développement – on attend presque le numéro de CCP pour faire un don…

Autrement dit, l’intérêt de « The Bitter Years » en termes d’histoire et d’histoire des médias ne s’apprécie pas directement dans les images, mais nécessite une mise en contexte. Le CNA a prévu un audioguide qui donnerait des informations supplémentaire tout au long du parcours – en effet, les légendes des images se réduisent aux noms des photographes. Le livre « The Bitter Years » est superbe en ce qui concerne les reproductions des photos, fort utile pour les légendes et contient des textes intéressants. Cependant, pour le grand public, il manque une introduction extensive sur le contexte de la Grande dépression et les politiques du New Deal. Peut-être que les conférences et expositions temporaires censées entrer en dialogue avec les « Bitter Years » conduiront au développement de cet aspect d’éducation historique, même si cela ne fait pas partie des missions officielles du CNA.

En reprenant l’ascenseur panoramique, on découvre avec soulagement notre monde, les vertes collines autour de Dudelange, et le panorama d’une cité prospère. Echapperons-nous aux « années amères » ? Au-delà d’une fonction d’épouvantail, que peut nous apporter la rencontre avec l’Amérique des années 1930 ? Il y a dans les images et dans la démarche de la FSA, malgré les ambiguïtés, une croyance en la possibilité de maîtriser collectivement cette crise – et démocratiquement, ce qui n’était pas anodin à l’époque. Et on y trouve aussi une affirmation nette du droit d’être aidé. Que les New Yorkais acceptent de payer pour aider les fermiers du Sud n’était pas acquis, mais cela se passait à l’intérieur d’un seul pays.

Aujourd’hui, l’entraide devra s’organiser à l’échelle mondiale. La solidarité envers les réfugiés victimes des crises et des sècheresses des années 1930 a été majoritaire dans l’Amérique d’alors. Pour le moment, les réfugiés de la crise actuelle se voient refermer les portes, et la solidarité n’opère même pas à l’échelle de l’Union européenne. Considérant cela, on appréciera mieux la démarche de Steichen et son parti pris dans « The Bitter Years ».


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