HISTOIRE COLONIALE: Au temps béni des colonies

von | 20.12.2012

Dans son mémoire de master, qui a reçu le prix de la Fondation Robert Krieps, Régis Moes pose non seulement la question du passé colonial du grand-duché mais aussi celles de son identité et du cheminement de sa mémoire.

Le Congo belge, et aussi luxembourgeois, ne s’est jamais remis de l’effort colonial.

Encourager de jeunes chercheurs, rendre leurs travaux accessibles Ă  un large public en les publiant et en les diffusant Ă  un prix très abordable : voilĂ  ce que fait la Fondation Robert Krieps (FRK) qui, depuis 2009, dĂ©cerne un prix au meilleur mĂ©moire de master. Le premier laurĂ©at fut Bernard Thomas dont le livre, « Le Luxembourg dans la ligne de mire de la Westforschung », est paru l’annĂ©e dernière. A la fin de cette annĂ©e vient de paraĂ®tre le deuxième mĂ©moire rĂ©compensĂ© par le think tank social-dĂ©mocrate : « Cette colonie qui nous appartient un peu ». Son auteur, RĂ©gis Moes, s’y penche sur la communautĂ© luxembourgeoise qui prospĂ©ra au Congo belge, en ce temps des colonies naguère bĂ©ni par le chanteur Michel Sardou – soit, plus prĂ©cisĂ©ment, entre 1883 et 1960.

RĂ©gis Moes n’est pas un inconnu dans la sphère publique, puisqu’il est prĂ©sident des Jeunesses socialistes. C’est aussi un historien, qui a poursuivi ses Ă©tudes Ă  Bruxelles et Ă  Paris – notamment Ă  l’École normale supĂ©rieure de la rue d’Ulm. Le mĂ©moire de master qui lui a valu d’ĂŞtre distinguĂ© en 2010 par la FRK, a Ă©tĂ© conçu Ă  l’universitĂ© Paris 1, sous la direction de Pierre Boilley. Il a d’abord pour mĂ©rite de contribuer Ă  la réémergence d’un passĂ© colonial tombĂ© dans l’oubli depuis les annĂ©es 1960. La prĂ©sence de Luxembourgeois en Afrique centrale belge n’est redevenue matière Ă  dĂ©bat que depuis une dizaine d’annĂ©es, grâce au documentaire de Paul Kieffer et Marc Thiel (« Ech war am Congo – Ma vie au Congo ») ainsi qu’aux articles de Romain Hilgert ou de Serge Hoffmann. RĂ©gis Moes est toutefois le premier chercheur Ă  consacrer une monographie complète au sujet.

Moes rappelle tout d’abord que des Luxembourgeois ont participĂ© Ă  la sanglante conquĂŞte du Congo. L’explorateur amĂ©ricain Henry Stanley, qui la mena au nom du roi LĂ©opold II, comptait parmi ses compagnons le lieutenant Nicolas Grang, nĂ© en 1857 Ă  Buschrodt. DĂ©barquĂ© en Afrique en 1882, il succomba Ă  la fièvre au bout d’un an. Une dĂ©cennie plus tard, des ingĂ©nieurs luxembourgeois prirent part Ă  la construction de la première ligne de chemin de fer du Congo. L’un d’entre eux, Nicolas Cito, en devint le directeur d’exploitation. Parti de rien, la colonisation fit sa fortune. C’est Ă  son exemple et grâce Ă  son appui que de nombreux Luxembourgeois partirent Ă  leur tour tenter leur chance sous les tropiques, en particulier après la Première Guerre mondiale.

Ce n’est en fait qu’Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 1920 que leur nombre augmenta rĂ©ellement. L’union Ă©conomique belgo-luxembourgeoise, scellĂ©e en 1921, leur accordait une position privilĂ©giĂ©e par rapport aux autres EuropĂ©ens non belges. Si les Luxembourgeois purent par la suite considĂ©rer que le Congo leur appartenait un peu, c’est que les Belges espĂ©raient pour leur part que le Luxembourg leur appartiendrait un jour entièrement. Afin de dĂ©montrer les avantages que leur pays pouvait apporter, les Belges ouvrirent notamment les portes de l’administration coloniale aux Luxembourgeois – mais seulement jusqu’Ă  un certain point. S’ils voulaient aller au bout de leurs ambitions, ces derniers devaient abandonner leur nationalitĂ©. Dans les annĂ©es 1930, l’un d’entre eux, Fritz Wenner, fut ainsi nommĂ© gouverneur du KasaĂŻ, mais seulement après avoir Ă©tĂ© naturalisĂ© belge.

RĂ©gis Moes nous montre aussi de quelle manière le gouvernement luxembourgeois encouragea l’enthousiasme colonisateur de ses ressortissants. Il le fit de manière indirecte, mais rĂ©solue, en soutenant activement les organisations qui dĂ©fendaient les intĂ©rĂŞts coloniaux – le Cercle colonial luxembourgeois (CCL) ainsi que l’Alliance coloniale Luxembourg-outremer (Luxom). Les visites officielles que certains reprĂ©sentants du gouvernement luxembourgeois effectuèrent dans la colonie belge, en 1948, 1953, 1956 et 1960, avaient Ă©galement pour but de souligner le lien Ă©troit qu’ils Ă©tablissaient entre le grand-duchĂ© et le Congo belge.

Ce qui nĂ©anmoins frappe le plus dans le mĂ©moire de RĂ©gis Moes, c’est que l’historien a cherchĂ© Ă  compenser par un cadre d’interprĂ©tation ambitieux les contraintes d’un travail de master. Ce cycle se limite Ă  deux ans, ce qui pousse chaque Ă©tudiant en histoire Ă  dĂ©limiter strictement les sources qu’il peut consulter. Moes a ainsi travaillĂ© essentiellement sur des archives luxembourgeoises, en particulier sur les bulletins d’information du CCL et de la Luxom. Le premier paradoxe est que ce choix a eu pour effet de rendre son Ă©tude plus riche en le poussant Ă  affiner son questionnement. Le second est qu’au bout de ce questionnement Moes nous en apprend infiniment plus sur l’histoire du Luxembourg que sur celle du Congo.

Pour pouvoir analyser les Luxembourgeois au Congo belge, il a dĂ» rĂ©pondre au prĂ©alable Ă  cette question : qu’est-ce qu’un Luxembourgeois ? Moes a d’emblĂ©e Ă©cartĂ© deux critères, la religion catholique et la langue luxembourgeoise, auxquels on accorde traditionnellement une importance cruciale. Les Belges Ă©taient tout aussi catholiques que les Luxembourgeois et certains d’entre eux, originaires de la province de Luxembourg, avaient Ă©galement le Luxembourgeois pour langue maternelle. Il prĂ©fère alors retenir l’extraction sociale des Luxembourgeois du Congo, qui dans leur majoritĂ© appartenaient Ă  la classe moyenne et avaient fait leurs Ă©tudes dans les mĂŞmes Ă©tablissements. Il souligne aussi l’importance des cĂ©lĂ©brations officielles, comme la fĂŞte nationale, et des banquets Ă  l’occasion desquels Ă©taient partagĂ©s des mets importĂ©s du pays. L’accès aux mĂ©dias luxembourgeois – journaux et radio – fut Ă©galement un facteur de cohĂ©sion crucial.

Le fait d’Ă©tudier un sujet comme l’action coloniale qui, au Luxembourg, fut fortement mĂ©diatisĂ©e et soutenue au niveau institutionnel, pour connaĂ®tre ensuite une Ă©clipse totale, a Ă©galement amenĂ© Moes Ă  s’interroger sur le cheminement de la mĂ©moire. Il illustre par exemple de quelle manière Nicolas Grang et Nicolas Cito furent Ă©levĂ©s au rang de hĂ©ros Ă  la fois nationaux et transnationaux. Leur reprĂ©sentation dans le discours officiel Ă©volua cependant au fil du temps. PrĂ©sentĂ©s dans l’entre-deux-guerres comme des reprĂ©sentants de la coopĂ©ration entre le grand-duchĂ© et le royaume de Belgique, dans le cadre d’une noble mission civilisatrice, ils devinrent, dans les deux dĂ©cennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, des prĂ©curseurs de l’idĂ©e europĂ©enne.

Au moment de la dĂ©colonisation, ces figures qui avaient Ă©tĂ© proclamĂ©es impĂ©rissables tombèrent dans l’oubli, tout comme les derniers Luxembourgeois du Congo, rapatriĂ©s en hâte au dĂ©but des Ă©meutes de 1960. Les anciens modèles avaient cessĂ© de servir et Ă©taient mĂŞme devenus source de gĂŞne. RĂ©gis Moes a encore tendance Ă  y voir de l’hypocrisie et un refus d’affronter avec sincĂ©ritĂ© une avancĂ©e de la civilisation. Il s’agit plutĂ´t d’un phĂ©nomène intemporel et universel. Ce n’est pas la morale qui dicte la mĂ©moire d’une sociĂ©tĂ©, ce sont ses intĂ©rĂŞts. La morale n’est que le stratagème qu’elles trouvent pour se convaincre que ces intĂ©rĂŞts sont supĂ©rieurs Ă  ceux des autres.

« Cette colonie qui nous appartient un peu », est paru aux éditions Lëtzebuerger Land.

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