75 ans d’armes nucléaires (6) : 6.000 degrés et une ombre

Se souvenir du bombardement d’Hiroshima, c’est aussi se souvenir de la manière dont il a été décidé. Et s’interroger sur la notion même d’humanité.

« Where Their Footsteps Left No Trace » de Roy Ray. Juxtaposition de cinq hommages aux victimes innocentes de Coventry, Auschwitz, Dresde, Hiroshima et New York. L’humanité toujours capable de se « surpasser » ! (Flickr ; Jim Linwood ; CC BY 2.0)

Hiroshima, matin du 6 août 1945. Trois avions survolent la ville, pas assez pour déclencher une alerte aérienne. Une seule bombe est lâchée – « Little Boy » explose à 500 mètres au-dessus de la ville. Une onde de feu se propage, atteint le sol, la température y monte jusqu’à 6.000 degrés. Une personne assise sur l’escalier de la banque Sumitomo est littéralement désintégrée. Ayant bloqué le rayonnement qui décolore le béton de l’escalier, elle y laisse une sorte d’ombre, conservée aujourd’hui au mémorial de la paix d’Hiroshima.

Vies évaporées, vies déchiquetées, vies consumées, vies irradiées… les effets des bombes atomiques sont connus : rayonnement thermique, onde de choc, incendies, rayonnement radioactif. Vu d’en bas, le 6 août à Hiroshima, le 9 à Nagasaki, c’était l’enfer. 200.000 êtres humains massacrés, morts de mort atroce.

Little Boy contre Hitler

Vu d’en haut, depuis les bombardiers B-29, depuis les états-majors, depuis la Maison Blanche : sentiments de stupeur, mais aussi de triomphe. Après tout, depuis 1942, les États-Unis ont consacré deux milliards de dollars de l’époque au développement de cette nouvelle arme – tant mieux si elle fait ses preuves et permet de terminer la guerre ! Cela fait presque quatre ans que l’Amérique et le Japon se battent, et déjà un an et demi que la défaite nipponne est inéluctable. Mais ni les défaites navales, ni le blocus qui étrangle l’économie et affame les populations, ni les bombardements des villes ne semblent avoir entamé la volonté de résistance du peuple japonais. Une invasion américaine des îles principales japonaises, coûteuse en vies comme l’a été celle d’Okinawa, paraît inévitable… à moins de disposer d’une arme miracle…

L’origine de l’arme en question remonte à 1939, avec la fameuse lettre Einstein-Szilárd. Les deux physiciens en exil mettent alors en garde le président Franklin Roosevelt contre le danger d’une arme nucléaire allemande. La bombe atomique américaine, conçue pour neutraliser une bombe allemande de même type, ne sera jamais utilisée à cette fin : la recherche allemande en la matière piétine, et Berlin tombe début mai 1945, avant que l’effort américain ait abouti. Deux mois plus tard cependant, le premier essai atomique dans le désert du Nouveau-Mexique confirme l’opérationnalité des armes nucléaires. Se pose alors la question de savoir s’il faut l’employer, et de quelle manière.

La justification traditionnelle de l’emploi de la bombe atomique contre deux villes japonaises se base sur son résultat apparent : la capitulation japonaise. La chronologie des événements semble étayer ce récit : ultimatum allié de Potsdam, refus, destruction d’Hiroshima, second ultimatum, nouveau refus, destruction de Nagasaki suivie de la reddition. Alors que le Japon était décidé à se battre jusqu’au bout, les bombes atomiques auraient évité ce scénario. Cela aurait évité la mort de dizaines de milliers de soldats américains, et, accessoirement, de centaines de milliers de Japonaises et Japonais.

La bombe, Staline et l’empereur

Cette présentation des choses a été contestée par la suite : le Japon aurait été prêt à se rendre, mais l’exigence de capitulation inconditionnelle l’en aurait empêché. Après Nagasaki, les États-Unis ont signalé la possibilité de maintenir l’institution impériale, considérée comme sacrée, et rendu ainsi acceptable la capitulation. Une autre version des événements, mise en avant par exemple dans le livre « Five Myths about Nuclear Weapons », présente la déclaration de guerre de l’Union soviétique du 9 août comme facteur décisif de la capitulation (voir woxx 1320).

Toutes ces théories contradictoires relèvent d’une vision assez monolithique des acteurs en présence : les États-Unis ont décidé ceci, le Japon a réagi ainsi… Or, comme souvent en politique, les élites prenant les décisions étaient divisées entre elles, et, notamment au Japon, les événements extérieurs ont interagi avec les luttes d’influence intérieures en cours. Vu ainsi, le Japon a graduellement basculé vers la capitulation, sans qu’on puisse identifier un seul facteur comme étant décisif. Certes, tant les bombes atomiques que l’attaque soviétique ont apporté des arguments au « camp de la paix » au sein du gouvernement japonais. Mais même après Nagasaki et après la défaite en Mandchourie, l’option de résister jusqu’au bout restait sur la table.

Difficile donc d’accepter l’idée que le président Truman, ultime responsable, ait été certain que l’emploi de cette arme allait entraîner la capitulation. D’un autre côté, dans une situation d’incertitude, utiliser tous les moyens disponibles pour augmenter la pression sur le gouvernement japonais était une option sensée. D’autres options existaient, rétrospectivement meilleures… ou pires. L’idée de signaler des concessions possibles sur l’inconditionnalité était par exemple discutée à Washington. Mais aussi celle d’employer des armes chimiques afin de faciliter l’invasion du Japon.

Wikimedia ; Max Nossin ; CC BY 3.0

Répondre à l’horreur 
par l’horreur ?

Face à l’incertitude, et malgré l’espoir d’obtenir un effet décisif, fallait-il employer une arme aussi terrible, tant pour les victimes japonaises que pour l’avenir de l’humanité ? C’était la question que se posaient de nombreuses personnes au sein de la machine de guerre américaine, aussi bien des scientifiques que des militaires. Là encore, il faut se replacer en 1945 : les effets à long terme des irradiations n’étaient pas connus, et on pouvait comparer l’effet des bombes atomiques à celui des raids incendiaires avec des bombes conventionnelles. Ainsi, l’attaque contre Tokyo de la nuit du 9 au 10 mars avait été non moins destructrice que les attaques nucléaires contre Hiroshima ou Nagasaki. L’indignation de nombreuses personnes bien intentionnées à l’époque, comme aujourd’hui, face à l’emploi des premières bombes atomiques est paradoxale, quand on considère la grande indifférence face aux bombardements conventionnels des villes japonaises et allemandes.

Bien entendu, d’autres personnes trouvaient – et trouvent encore – tous ces bombardements, et la souffrance humaine qui les accompagne, justifiés. D’une part, les villes visées faisaient partie de la machine de guerre de l’Axe et pouvaient donc être qualifiées de cibles militaires. D’autre part, aussi bien le Japon que l’Allemagne avaient multiplié les atrocités et les crimes de guerre, et ne devaient donc pas bénéficier de la protection du droit international humanitaire. Une façon de voir les choses compréhensible, mais qui met en question l’idée même de la définition du crime de guerre.

Too big to be idle

La comparaison avec les bombardements conventionnels permet de comprendre pourquoi la plupart des personnes impliquées dans la décision d’utiliser la bombe atomique ne se souciaient pas d’éthique, mais plutôt d’efficacité. Ainsi, l’option de prévenir les populations civiles a été rejetée : on redoutait des mesures contrant la menace, mais surtout la perte de prestige en cas d’échec. Le ministre de la Guerre Henry Stimson obtint qu’on ne prenne pas comme cible la ville de Kyoto, évitant ainsi la destruction d’un patrimoine culturel irremplaçable. Mais cet attendrissement symbolise-t-il un reste d’humanisme ou bien l’aboutissement de la déshumanisation à l’œuvre dans le processus décisionnel ? Le Target Committee (comité de ciblage) avait en tout cas pris soin de préserver certaines villes des bombardements conventionnels, dans l’idée d’augmenter la visibilité des effets des bombes atomiques.

D’autres considérations étaient tout aussi importantes que l’espoir de mettre fin à la guerre. La bombe avait coûté très cher, il fallait donc profiter de l’occasion pour la mettre en œuvre. Surtout, la course d’influence avec l’Union soviétique, qui allait devenir la guerre froide, se profilait à l’horizon. Faire la démonstration d’une superbombe dont la concurrente ne disposait pas ne pouvait qu’être avantageux.

Pour résumer, d’en bas, l’horreur d’un bombardement atomique était nouvelle, mais pas si différente de l’enfer de feu de Dresde ou de Tokyo. Mais vue d’en haut, la nouvelle arme changeait beaucoup de choses. Certes, les prophètes de la guerre aérienne avaient théorisé la possibilité de gagner des guerres en détruisant les villes ennemies. Mais ensuite, de 1940 à 1945, les généraux des forces aériennes conventionnelles avaient été confrontés à d’immenses difficultés matérielles pour mettre cela en pratique. La bombe atomique remettait d’actualité cette approche totale de la guerre.

Si aujourd’hui, nous honorons la mémoire des victimes des bombardements atomiques, ce n’est pas seulement pour leurs souffrances, largement comparables à celles d’autres victimes. Nous nous rappelons aussi le début d’un âge où ces souffrances peuvent être infligées à n’importe quelle agglomération humaine, voire à l’humanité entière. Peut-on compter sur le bon sens des responsables « en haut » afin de renoncer à l’emploi des armes nucléaires ? Les logiques implacables à l’œuvre en 1945 ne sont pas là pour nous rassurer.

Cet article s’insère dans une série 
online-woxx consacrée aux armes nucléaires, 75 ans après leur premier emploi.

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