Henri Wehenkel : La République trahie

von | 13.01.2020

Dans son ouvrage dédié à l’éphémère République luxembourgeoise, Henri Wehenkel rend enfin l’hommage dû à ces quelques semaines de joies et de colères qui auraient pu changer le pays – et qui le divisent depuis.

(©land.lu)

Avant de parler de l’ouvrage de l’historien, voyons comment le Luxembourg officiel qualifie toujours les événements qui auraient pu faire chuter la monarchie : « Le 9 janvier 1919, la compagnie des volontaires (armée luxembourgeoise) se révolte et un comité de salut public proclame la république. Ces mouvements ne rencontrent pas l’adhésion populaire et sont vite étouffés par l’intervention des troupes françaises. » C’est ce qu’on peut lire dans le fascicule « Histoire » à télécharger sur le site de Luxembourg.lu, qui rengorge de propagande nation branding à crever les yeux.

Ce désaveu de la tentation républicaine – le prétendu manque de soutien et l’intervention française – n’est pas nouveau dans l’historiographie luxembourgeoise. Mais priver les citoyen-ne-s de toute la vérité sur ce qui se passa entre novembre 1918 et janvier 1919, même cent ans après les faits, revient à les déposséder d’un pan entier de leur histoire et de leur identité. C’est pourquoi le livre de Henri Wehenkel est tellement important. Même s’il manque de sources officielles, les archives des ministres d’État, des tribunaux et d’autres instances officielles de l’époque ayant curieusement disparu, « La République trahie » est une des meilleures façons de raconter cette époque troublée où, pour quelques semaines, les Luxembourgeois-e-s ont cru que tout était possible et ont osé s’émanciper non seulement de la monarchie de droit divin, mais aussi de tout l’ancien monde qui – à la fin d’une guerre qui avait laissé la population exsangue – commençait par devenir trop pesant.

Sur quelque 180 pages, Wehenkel détaille comment l’idée d’une République luxembourgeoise a fait son chemin, mais aussi comment elle est connectée aux révoltes des ouvriers, des cheminots et finalement de la compagnie des volontaires et des gendarmes qui se sont ralliés au mouvement. Suivant de près le fil des événements, il raconte aussi comment des politiciens arrogants, comme Auguste Collart, ont attisé la fureur populaire avant d’appeler au secours l’armée française par peur de leur propre peuple. Finalement, il détaille aussi la restauration et comment la gauche a été dupée, les libéraux dessaisis de leur assise sur le pouvoir et comment la droite catholique en a fait son affaire.

Certes, Wehenkel ne cache pas son ancrage à gauche et sa sympathie pour les femmes et les hommes de l’époque qui avaient cru venir à bout non seulement de la mal-aimée et autoritaire grande-duchesse Marie-Adélaïde, mais aussi de tout le vieux système de soumission – qui avaient osé rêver d’un pays fort et émancipé. Le Luxembourg a raté un rendez-vous avec l’histoire et le cache depuis dans le déni et l’histoire officielle. La République est la hantise de toute monarchie, mais au 21e siècle, il devrait être permis de raconter toute l’histoire. Ce qui est fait avec « La République trahie ».

Paru aux éditions Lëtzebuerger Land. 

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