Littérature : « Un paysage éditorial luxembourgeois conscient des défis »

Depuis cette année, c’est kultur|lx – Arts Council Luxembourg qui coordonne le stand luxembourgeois à la « Frankfurter Buchmesse », qui a lieu cette semaine après une année de pause due à la pandémie. Jean-Philippe Rossignol, récemment nommé responsable du secteur littéraire au sein de kultur|lx, discute avec le woxx des défis, du multilinguisme et du « daily business » du secteur littéraire national.

Jean-Philippe Rossignol est le responsable de la littérature au sein de kultur|lx – Arts Council Luxembourg. Avant, il a été critique littéraire et a travaillé aux éditions du Félin. Comme auteur, il a publié les romans « Vie électrique » (Gallimard) et « Juan Fortuna » (Christian Bourgois éditeur). (Photo : kultur|lx)

woxx : Monsieur Rossignol, cette semaine a lieu la « Frankfurter Buchmesse », rendez-vous incontournable pour le secteur littéraire – évidemment, un stand luxembourgeois est présent. Les défis actuels pour le secteur sont multiples. De plus en plus, certains thèmes s’avèrent importants : diversité, digitalisation, social media-marketing, écoresponsabilité. Est-ce que le secteur littéraire luxembourgeois répond à ces défis ?


Oui, le paysage éditorial luxembourgeois est conscient des défis que vous évoquez, comme dans beaucoup d’autres pays dans le monde. Les enjeux réels reposent sur des paradoxes persistants : on sait par exemple que l’écoresponsabilité entre en friction avec les supports digitaux, pourvoyeurs de données et dispositifs énergivores quant au monde durable nécessaire à la survie de la planète. Transition écologique et transition éditoriale : tout est lié. Du fait d’une économie serrée, les éditeurs luxembourgeois ne peuvent se permettre de gâcher leurs matières premières, notamment par rapport aux coûts d’impression. Ainsi, plusieurs objectifs nous attendent, parmi lesquels l’élargissement de la diffusion et de la distribution des ouvrages dans les librairies du pays, ainsi que la transmission, notamment dans les collèges et lycées, de la production écrite contemporaine luxembourgeoise.

Le stand du Luxembourg est placé sous le signe du multilinguisme : on n’y parle cependant que des trois langues officielles du pays et de l’anglais. 


Ce plurilinguisme est une caractéristique incontournable du pays. Les livres sont écrits dans plusieurs langues. Des autrices et des auteurs passent de l’allemand au luxembourgeois, du français à l’anglais. Les éditeurs publient en plusieurs langues et le lectorat a cette capacité polyphonique formidable. Bien sûr, comme dans tout chœur, il arrive qu’une voix se distingue d’une autre. C’est un équilibre à trouver pour maintenir l’énergie du groupe sans sacrifier les singularités. À la façon d’un concert fluide.

Au vu de l’importante histoire de migration du pays, il semble étonnant qu’il n’y ait pas plus de publications en italien ou en portugais, par exemple. Est-ce que la littérature luxembourgeoise reflète vraiment la richesse des cultures locales ?


La richesse des cultures dont vous parlez ne me semble pas absente des parutions luxembourgeoises : les textes sont traduits en italien, en portugais, en espagnol, mais aussi en suédois, en bosnien, en bulgare, en arménien. En ce sens, nous allons poursuivre les aides auprès des auteur-e-s et des éditeurs pour qu’ils puissent mieux faire découvrir leurs choix éditoriaux en Allemagne, en Belgique, en Suisse et en France. Et entretenir ce lien avec les villes limitrophes. Comment en effet mieux travailler avec Trèves et Metz par exemple ? Passer la frontière, croiser les publics, continuer de tisser des partenariats entre les festivals, les librairies et les instituts culturels.

Qui a les moyens d’écrire au Luxembourg ?


Qui a les moyens d’écrire ? Voici une question majeure, merci de la remettre au centre du débat. Cette problématique dépasse le cadre éditorial. Les enjeux d’accessibilité à une pratique sont cruciaux pour éviter l’entre-soi et ses privilèges inhérents. Je souhaiterais que les bourses soient distribuées de façon équitable, ce qui va de pair avec une reconnaissance des publics, notamment ceux éloignés de la culture. Les livres sont une chance ; ils augmentent la réalité, pour faire un détour par une expression numérique consacrée. La lecture et l’écriture agrandissent le vivant. D’ailleurs, la pratique des ateliers d’écriture le prouve. Il y a une volonté de s’exprimer chez des personnes qui jusqu’à présent ne s’autorisaient pas à prendre la parole. Peut-être qu’une petite frange des professionnels ne prend pas encore au sérieux cette affirmation de soi. Le mot inclusif est à repenser aujourd’hui.

Quel est le statut social des écrivain-e-s dans la société luxembourgeoise ?


Un statut trop peu reconnu dont il faut défendre les droits, sans baisser la garde. La littérature est l’inverse d’un passe-temps sans enjeux.

Et qu’en est-il de la diversité thématique entre les maisons d’édition luxembourgeoises ?


Heureusement, les maisons d’édition luxembourgeoises proposent des lignes de force contrastées. Il existe des parutions pour des sensibilités différentes, et nous souhaiterions pouvoir encourager des projets novateurs, féministes, écologiques, philosophiques, esthétiques, des propositions qui déplacent le regard et nos certitudes. Comment les actrices et les acteurs d’un milieu peuvent-elles et ils réfléchir à des formes qui leur procurent de la joie sans que les normes les rattrapent à toute vitesse ?

La présence du secteur littéraire sur des foires et les festivals internationaux est importante, mais qu’en est-il des manifestations nationales : est-ce que de nouveaux projets seront réalisés ?


En novembre, les 20 et 21, ce seront les Walfer Bicherdeeg, et nous aurons à cœur d’accompagner cet événement, qui est un rituel et une fête des livres au Luxembourg. D’autres projets, oui, s’inscriront dans le temps, je l’espère, avec tous les partenaires du milieu du livre. L’envie aussi d’ouvrir la littérature à d’autres horizons et d’autres espaces généralement oubliés, comme l’hôpital et la prison. Infuser la vie dans des espaces-temps délaissés, abîmés. Tenter des connexions, ne pas laisser la négation du langage s’installer.

Passons des festivals au « daily business » : comment voulez-vous soutenir le secteur national au quotidien ?


Comprendre les demandes, favoriser les démarches. Agir en essayant d’être le plus professionnel possible, et humble.

Le « menu » luxembourgeois à Francfort : ce samedi 23 octobre à 10h30 aura lieu le débat «Enfance et imaginaire» avec Yorick Schmit et Dirk Kessler (« D’Sandmeedchen ») ainsi qu’avec Marina Fonesca et Lisa Junius (« Waking the Mountain »), modéré par Béatrice Kneip (RTL). À 15h, les critiques littéraires Florian Valerius (@literarischernerd) et Jérôme Jaminet (@derkritischeblick) se rassemblent pour la conférence « Bookblogger : New Experiences », modérée par Valerija Berdi (100,7). À suivre en direct sur les pages Facebook de Kultur|lx, KUK – KulturKanal fir Lëtzebuerg et YouTube. Dix maisons d’édition luxembourgeoises sont présentes à Francfort. Toutes les informations se trouvent sur le site de kultur|lx.


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