Photographie : Drame et poésie de la vie quotidienne

Après une première exposition en Europe au Forum für Fotografie de Cologne, le Centre national de l’audiovisuel de Dudelange (CNA) accueille à son tour les travaux de la photographe américaine Mary Frey jusqu’au 25 novembre 2019. Une fusion remarquable entre les scènes intimes de la vie familiale et le procédé même de capture photographique.

Frey nomme sa dernière réalisation « Real Life Dramas », et le titre donne immédiatement la portée du projet : la photographe américaine s’est livrée à la mise en lumière d’instants familiers, partagés avec ses proches dans l’Amérique des années 1970. Pour autant, ces clichés apparemment banals contiennent tous une portée artistique évidente. En effet, Frey désire confronter le caractère instantané de ces « scènes » de vie quotidienne à la mise en « scène » photographique à proprement parler. Ainsi, chaque cliché est soigneusement préparé. Chaque détail compte, du tiroir négligemment ouvert aux jeux de lumière traversant les miroirs du living-room. L’impression de spontanéité semble contredite par l’intense travail de conception en amont.

En tant que spectateur, on prend part, consciemment ou non, au jeu presque théâtral mené par l’artiste. Notre appréhension de la photographie rencontre ses limites tant l’œuvre de l’Américaine brouille les frontières entre naturel et artificiel. Ces sujets habituels, connus, trop connus peut-être, passent au filtre de l’objectif de Frey, qui ne laisse rien au hasard et procède à la manière d’une réalisatrice de cinéma. Vous apercevez une femme et son enfant dans une posture maternelle classique, et réalisez soudain que le faible contraste laisse deviner une autre personne dans l’ombre de la porte d’entrée. Un autre cliché montre trois jeunes femmes en pleine danse, et l’on comprend que leurs tenues rouge et bleu ne sont que l’écho de toute la décoration de la chambre, faite de ces exactes couleurs.

La photographie de Frey fait partie de ces œuvres qui ont l’immense mérite de réfléchir et de faire réfléchir sans prétention ni complexité. Les deux niveaux de réalité, c’est-à-dire le quotidien et l’art, se nourrissent mutuellement. Si l’œil de Frey capte l’étrange et l’inhabituel, ce n’est que pour mieux en souligner la présence dans la vie de tous les jours. On découvre alors ces prises de vue superbes des rues américaines en noir et blanc, où la réflexion du soleil donne un halo blanc presque divin aux quartiers déserts du Midwest rural.

Il s’agit donc moins de montrer que de comparer. L’artiste redéfinit à sa manière le rôle de documentation propre à la photographie en y soulignant tout l’artifice et toute la fiction. Le détail ajouté, perturbé, déplacé, donne à chaque œuvre une profondeur inattendue. C’est parce que Frey s’en prend directement à ce que nous attendons d’un cliché que son œuvre interroge autant.

De la réalité ou de la fiction, laquelle l’emporte ? Cet éternel débat artistique paraît donc résolu pour l’Américaine. La mise en scène du quotidien rappelle au spectateur que notre perception du réel dépend de ce que nous espérons, aimons ou craignons. Notre œil choisit et dispose, organisant les souvenirs d’une manière personnelle. Or, la photographie de Frey donne un corps à ce procédé psychologique. Elle nous montre ce que nous voyons ou croyons voir tous les jours : une vérité artificielle, subjective, artistique en un sens. Ainsi, c’est peut-être en nous rappelant notre potentialité d’artiste que Mary Frey excelle à ce point. Une exposition fantastique, si proche de nous, tant émotionnellement que géographiquement. À ne surtout pas manquer.


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