Réalité virtuelle : La fabrique de la fièvre

« Fever », une expérience de réalité virtuelle créée par Karolina Markiewicz et Pascal Piron, est à vivre en ce moment au Casino – un premier pas vers une nouvelle forme d’expression.

Faut dire que cette semaine, il n’y a pas grand-chose à voir au Casino. Le premier étage est fermé pour montage de la prochaine exposition, l’aquarium – où jadis était exposé de l’art – est devenu une annexe du Ca(fé)sino où se prélassent quelques hipsters avachis devant leurs Macs en sirotant des boissons hors de prix en cet après-midi ensoleillé. La BlackBox mise à part, il ne reste donc qu’une plongée dans « Fever » du duo Markiewicz/Piron pour une expérience artistique.

Dans une salle obscure, un casque, qu’on peut heureusement mettre aussi si on porte des lunettes, est attaché à une structure en acier. Une fois la visière fermée, c’est parti pour cinq petites minutes de voyage virtuel. Le thème de l’œuvre est le rêve enfiévré – cette sorte d’état second dans lequel notre corps nous plonge quand il augmente sa température pour combattre des infections, et que le cerveau subit souvent comme un moment de relaxation pendant lequel il peut submerger notre conscience d’images et de sensations qu’il cache normalement.

Sur un fond noir, des étoiles apparaissent, qui petit à petit se transforment en mains. Des mains qui parfois semblent vouloir vous agripper, parfois vous caresser. Une voix – appartenant à l’actrice Elisabet Johannesdottir – égrène un texte censé accompagner vers le plus profond : « There is no panic, I float / And yes, I feel pain and relief / My feeling is this composition between pain and relief, between myself inside and myself outside », susurre-t-elle. L’expérience est accompagnée d’un tapis musical composé par Kevin Muhlen (directeur artistique du Casino) et de chants d’Ásta Fanney Sigurdardottir.

Si l’expérience en soi est techniquement réussie (il manquerait juste un chauffage dans la salle pour réellement augmenter la sensation de chaleur), on peut se demander pourquoi les artistes ont choisi ce thème. Car il est un peu inhabituel pour le duo 
Markiewicz/Piron, qui s’est fait un nom en unissant dans ses travaux l’esthétique de l’art contemporain à un engagement politique – que ce soit pour l’Europe ou en faveur des réfugié-e-s, comme avec « Mos Stellarium ».

Or, dans « Fever », aucune référence politique ni sociétale à l’horizon virtuel. On a un peu l’impression qu’il s’agissait avant tout d’un exercice de style avec ce nouveau médium, dont on imagine qu’il n’est pas évident à approcher. Cela ne veut pourtant pas dire que l’expérience ne soit pas réussie : détourner un média qui a été développé en premier lieu pour servir l’industrie du divertissement afin de réaliser une vision artistique n’est certainement pas une mince affaire. Il ne s’agit pas uniquement de comprendre et d’appliquer les différentes techniques nécessaires au développement d’un tel projet, mais aussi de développer une approche esthétique correspondant à sa propre vision.

En ce sens, « Fever » est certainement un premier pas, l’appropriation d’un nouveau média – très prisé d’ailleurs dans la stratégie numérique du gouvernement – et la constitution d’un nouveau vocabulaire artistique pour le duo Markiewicz/Piron.

Bref, si vous voulez voir à quoi pourrait ressembler l’immersion artistique du futur, un petit tour dans la salle obscure du Casino s’impose.

Au Casino, jusqu’au 24 juin.

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