Tribunal international des peuples : Duterte et Trump sur la sellette

Deux témoins du Tribunal international des peuples (TIP), de passage à Luxembourg, se sont confié-e-s au woxx.

Tinay Palabay, secrétaire générale de l’organisation philippine de défense des droits humains Karapatan, et John Milton Lozande, secrétaire général de la Fédération philippine des travailleurs agricoles, assistaient au Tribunal international des peuples qui s’est tenu à Bruxelles la semaine passée. Ils ont visité le Luxembourg sur invitation de l’Action solidarité Tiers Monde. (Photo : woxx)

Quel était votre rôle au TIP ?

Tinay Palabay : En tant que secrétaire générale de mon organisation, j’ai été invitée à témoigner comme experte au TIP sur la violation des droits humains et civiques en général dans mon pays. Karapatan est aussi une des organisations qui ont porté plainte contre le président philippin Duterte et son régime, et elle a préparé une large documentation en ce sens.

John Milton Lozande : Je représentais, en tant que secrétaire général de leur fédération nationale, les associations des travailleurs-euses agricoles. J’ai témoigné sur la violation des droits socio-économiques de nos membres.

Quels sont les principaux reproches que vous faites à Duterte et son régime ?

T.P. : Les accusations contre Duterte, mais aussi contre Trump et les institutions financières internationales, concernent la violation des droits humains et du droit à l’autodétermination de notre peuple. Nous avons documenté des cas d’impunité où de telles violations sont commises alors que les dirigeants et leurs alliés internationaux sont parfaitement au courant, voire sont à l’origine de ces violations. C’est justement le rôle du TIP de déterminer les responsabilités tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Les Philippines n’ont jamais été connues pour être un grand havre des droits humains. Est-ce que la situation a tellement empiré avec Duterte ?

J.M.L. : Pour les travailleurs agricoles, Duterte a largement renforcé une politique néolibérale qui ne sert que les grands propriétaires et les grandes sociétés capitalistes, lesquelles exploitent une main-d’œuvre privée de tous ses droits. Par ailleurs, il a introduit un système d’impôts qui touche principalement les plus pauvres, alors que l’inflation continue à les appauvrir. En plus, depuis la prise de pouvoir de Duterte, on a recensé 169 assassinats de travailleurs agricoles.

T.P. : En seulement deux ans, il s’est passé tellement de choses et nous avons le sentiment que la situation continue à empirer, comme le montre d’ailleurs la déclaration de Duterte en faveur d’un élargissement de la loi martiale sur le territoire entier du pays – une première depuis la dictature de Marcos dans les années 1980.

« Il faut mettre un terme à toutes ces politiques antipaysan-ne-s à travers le monde. »

Quelle est l’importance pour vous de la condamnation du régime par le TIP ?

T.P. : Nous sommes évidemment très content-e-s que le TIP ait constaté la culpabilité des accusés. Ce procès nous a permis de présenter une vue contrastée de la situation dans notre pays et des forces qui sont derrière ces violations du droit des peuples. Le régime a d’ailleurs réagi bien avant la tenue du procès, en dénonçant la non-compétence du TIP, alors que les membres du jury sont tou-te-s des personnalités impartiales et reconnues pour leurs compétences en matière de droits humains. Mais qu’un gouvernement ne veuille pas accepter l’existence de violations de droits humains sous sa responsabilité est une réaction attendue.

Maintenait que votre cause a gagné une certaine reconnaissance internationale, est-ce que vous ne devenez pas une cible pour le régime ?

J.M.L. : Nous étions bien conscient-e-s du risque que pourrait représenter pour nous et nos collègues la notoriété internationale du TIP. Mais si nous n’avions pas témoigné, les assassinats auraient aussi continué. Nous n’avions donc pas vraiment de choix. Nous sommes très content-e-s que ces faits soient maintenant connus à un niveau international, ce qui va aider notre mouvement à long terme et ceux d’autres pays aussi. Il faut mettre un terme à toutes ces politiques antipaysan-ne-s à travers le monde.

Duterte mène un discours très antiaméricain. Comment expliquer cette connivence entre lui et Trump ?

T.P. : On ne peut pas ignorer que l’influence des États-Unis aux Philippines est énorme. Il était prévisible que Duterte allait rapidement emprunter une direction qui allait lui garantir son pouvoir. Et avoir les États-Unis derrière lui donne une telle garantie. Une partie de l’électorat philippin a certainement été séduite par le discours antiaméricain. Comme le montre le maintien de la présence militaire américaine, Duterte reste bien lié avec les États-Unis. Ce qui est plus choquant même, ce sont les énormes moyens financiers que les Américains accordent au régime de Duterte pour militariser encore plus notre pays. En 2017 et 2018, 180 millions de dollars ont ainsi été accordés aux programmes dits antidrogue et antiterrorisme. Autant Duterte et Trump peuvent s’attaquer verbalement, autant ils sont d’accord sur une politique faite au détriment des pauvres et des populations indigènes. Ce sont ces programmes qui ont mené aux assassinats de masse et aux violations des droits humains.

Mais comment expliquer que de nombreuses organisations progressistes l’aient soutenu au début ?

J.M.L. : Duterte avait promis de reprendre les négociations avec les différents mouvements de libération et de mettre en place des législations qui devaient mettre fin à la spoliation des paysans. Mais en réalité, il est le seul président dans l’histoire de notre pays qui n’a aucune politique officielle de réforme agraire. Ce n’est même pas qu’il ne tient pas ses promesses : il fait l’exact contraire de ce qu’il avait annoncé.


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