HARA KIRI: La vie avant Charlie

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la première parution du mythique magazine satyrique et anar « Hara-Kiri », un ouvrage retraçant les 25 années de sa publication vient de paraître. Une occasion pour le woxx de revenir sur cet épisode de liberté fracassante et jubilatoire.

Machiste Hara Kiri ? Il ne ratait pourtant aucune occasion d’assouvir les fantasmes cachés des pourfendeurs de phallocrates. Au propre comme au figuré et surtout à sa manière !

« Pire que Hara-Kiri ? Ça, c’est pas possible. Hara-Kiri EST le pire. Superlatif absolu. Plus pire que le pire, ça n’existe pas. Par définition. Pour faire pire que Hara-Kiri, en admettant que ça soit possible, il n’y aurait que Hara-Kiri lui-même ». Une introduction de la préface qui donne le ton, signée François Cavanna, fondateur historique du journal « bête et méchant » dont le cinquantième anniversaire de sa première parution (déjà !) sert d’excellent prétexte pour l’édition d’un ouvrage sur les 25 années de son existence (de 1960 à 1985).

Cet ouvrage paraît au bon moment. En le feuilletant, l’on se rend compte à quel point l’humour le plus noir, le plus provocateur, pouvait jaillir des pages d’un hebdo et vous mordre la figure. Et n’est-ce pas une drôle d’ironie de l’histoire que ce soit finalement un ancien directeur du successeur d’Hara-Kiri – Charlie Hebdo – en la personne de Philippe Val, qui expulsa de la rédaction Siné, l’accusant à tort d’antisémitisme? Et qui, une fois propulsé à la tête de France Inter en récompense de ses bons et loyaux services rendus à la Sarkozie, licencia deux autres humoristes, Stéphane Guillon et Didier Porte, pourtant des enfants de choeur par rapport à ce qui se faisait alors ? La virulence des charges des « hara-kiriens » à l’encontre de la société de consommation et du prêt-à-porter idéologique amenaient certains critiques de les taxer de « réacs ». Paradoxalement, c’est bien Philippe Val, le fossoyeur de l’esprit d’Hara-Kiri, qui n’hésita pas à rejoindre la « cour des grands » médiatiques, se muant ainsi sans vergogne en un chiot supplémentaire au service du pouvoir, après avoir gentiment participé à une université d’été du Medef.

Septembre 1960 : c’est en pleine France gaullienne que parut pour la première fois cette furieuse publication vendue par des colporteurs pour 1,90 francs. Elle est principalement née d’un « pacs » entre ces deux figures tutélaires qui allaient, sans le savoir, révolutionner l’humour français qui s’enlisait alors dans le comique et le burlesque. L’influence satirique venait aussi d’outre-Atlantique : en effet, Cavanna était un lecteur assidu du « Mad magazine », un des journaux américains les plus acerbes de son époque (et qui continue d’ailleurs toujours de paraître). Les rôles étaient judicieusement répartis : Cavanna à la rédaction en chef et Georges Bernier à la direction de la publication. Il faut dire que Bernier, ce diable qui voulait et pouvait tout et son contraire, savait autant s’y prendre pour récolter l’argent que pour le dépenser, ce qui avait d’ailleurs faillit faire capoter le projet. C’est chez lui que se déroulaient les conférences de rédaction (« ces après-midi qui se terminaient tard dans la nuit », comme en témoigne Georges Wolinski). Et puisqu’il vivait dans la rue Choron à Paris, cet autodidacte, qui n’était titulaire d’aucun titre académique, fut affublé jusqu’à la fin de ses jours du révérencieux « Professeur Choron », jouant son rôle à fond, portant désormais polo rouge, crâne rasé, fine moustache et fumant ses soixante Pall Mall quotidiennes sur son fume-cigarettes qui, comme l’affirmait sa femme, non sans l’ironie qu’elle partageait avec son compagnon, « dans ses mains, devient luxueux et sophistiqué ». Si Cavanna était l’âme d’Hara-Kiri, Choron en était devenu le symbole humain, l’incarnation.

Choron théorisait bien moins que son ami Cavanna le sens de leur humour, mais son attitude face au monde résume tout aussi bien l’esprit Hara-Kiri, comme en témoigne le journaliste Pierre Carles dans un entretien : « Choron pouvait en effet tenir des propos très ‚réacs‘, auxquels il était difficile d’adhérer, notamment sur le travail. Mais cela s’explique facilement : chaque fois qu’il entendait du préchi précha, des couplets moralisateurs, comme par exemple `il faut déserter le travail, on souffre trop au boulot‘, il en prenait immédiatement le contre-pied. De même que s’il avait entendu le slogan `travailler plus pour gagner plus‘ ou `c’est génial le travail, on s’épanouit au boulot‘, il aurait immédiatement dit l’inverse. C’est en fait le catéchisme, les curés qui l’insupportaient, qu’ils soient pro-travail ou anti-travail. L’une des forces d’un Choron, c’était de détecter le discours ambiant et de le contrer aussitôt. En se montrant parfois de très mauvaise foi ».

La contradiction comme idéologie

Et si ce fou antimilitariste pouvait passer des heures à raconter les vertus de son engagement volontaire, à 19 ans, en Indochine (« L’Algérie, ça ne m’intéressait pas, c’était trop proche de nous »), il s’amusa comme un enfant dans les rues de Paris de Mai 68, nageant comme un poisson dans l’eau dans le chaos ambiant. Si Hara-Kiri, contrairement à Charlie Hebdo, son successeur plus « sérieux », se refusait à commenter l’actualité politique, il n’en était pas moins politique. D’ailleurs, en parlant de 68, Choron lui-même admettait que son journal aurait contribué « à foutre un peu le feu là-dedans ». Et après tout, une bonne partie de la rédaction y avait participé à sa manière : Wolinski dessine dans « Action », l’organe du mouvement du 22 mars à la faculté de Nanterre et dirige, ensemble avec Siné, la revue « L’Enragé », journal où rien n’était interdit « sauf d’être de droite ! ». Le jeune Reiser était quant à lui plus circonspect, s’en tenant à quelques modestes contributions dans les deux revues précitées. Le fils d’ouvrier était en effet « choqué par ces fils de bourgeois qui faisaient la révolution ».

D’ailleurs, beaucoup de « fils de bourgeois de gauche » ne se retrouvaient pas dans l’humour Hara Kiri. Le sous-titre « journal bête et méchant » fut d’ailleurs ajouté après qu’un lecteur en colère eût ainsi qualifié le magazine dans une lettre à la rédaction. Et après tout, n’étaient-ils pas un peu réac, au fond d’eux-mêmes ? Ne prétextaient-ils pas de vouloir jouer de la provocation afin de laisser libre cours à leurs fantasmes machistes ? Si à ses débuts, le journal ne contient quasiment aucune femme dans ses illustrations, Hara-Kiri commence à se « sexualiser » vers la moitié des années 60. L’on y voit de plus en plus souvent des femmes nues et qui plus est dans des situations plutôt grotesques. Et l’on ne lésine pas sur les commentaires que l’on pourrait qualifier un peu hâtivement de sexistes, comme l’illustration de cette femme très corpulente à laquelle un phylactère laisse dire : « Moi non plus je n’ai plus honte de mes seins depuis que j’ai honte de mon ventre ». Et le professeur Choron qui prodiguait ses doctes conseils à propos des usages « pratiques » des femmes en feignant de s’allumer son havane sur le téton d’une jeune femme dévêtue avec pour seul conseil « …et vous obtenez un superbe allume-cigare de salon ».

Ce que l’on sait moins, c’est que ces pourfendeurs de la société de consommation qui commençait à envahir ce début des Trente Glorieuses, détournaient à leur manière l’émergence de l’érotisme bon teint représenté à cette époque par la parution en 1963 du magazine « Lui », le « magazine de l’homme moderne ». Le corps de la femme n’y est pas sublimé et s’il y est tourné en ridicule (tout comme celui des hommes d’ailleurs), c’est pour mieux se moquer de celles et ceux qui, sous couvert d’érotisme « bon goût », ne sont pas moins des asservisseurs du corps-objet qu’ils mythifient. A l’objectivation « chic » et « élégante » du corps féminin dans la presse masculine, Hara Kiri répond par une objectivation crue et radicale, mettant littéralement à nu le ridicule et l’hypocrisie du voyeurisme sur papier glacé.

La pub, cette pute

D’ailleurs, les affiches de Hara Kiri sont des flingages en règle de la niaiserie de la publicité naissante dans la presse populaire, que Cavanna qualifiait de « pute voleuse. La publicité nous prend pour des cons. La publicité rend con. » Pourtant, Hara Kiri tenta lors d’une unique expérience de s’ouvrir à la publicité, probablement afin d’alléger le poids des dettes. Choron avait même créé une société pour l’occasion qui réalisa une publicité pour le grand couturier Renoma. Mais voilà, en voulant chasser le naturel, il revint vite au galop, car ils ne trouvèrent rien de mieux, afin de vanter les mérites de Renoma, que d’affubler un cliché d’Hitler et de Goering du commentaire suivant : « Pourquoi Hitler et Goering étaient-ils aussi chics ? Parce qu’ils s’habillaient chez Renoma ! » Inutile de préciser que ce fut là leur dernière annonce…

Comme nous le savons, la multiplication des provocations d’Hara Kiri a eu des conséquences directes sur la parution du journal. A trois reprises, les autorités le firent interdire (en 1961, 1966 et 1970). L’ultime interdiction reste sans aucun doute la plus fameuse. Elle faisait suite à la « une » succédant à la mort du général De Gaulle, imitant un titre de la rubrique des faits divers : « Bal tragique à Colombey : un mort ». En effet, comme le rapporte Wolinski : « C’est grâce à la bêtise du ministre de l’intérieur, Marcellin, qui interdit le journal après le scandale de la `une‘ que brusquement, la vente de l’hebdo atteignit des hauteurs intéressantes ». L’interdiction s’appuyait en fait sur une ordonnance gaulliste de 1958 pouvant frapper toute publication présentant « un danger pour la jeunesse en raison de son caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime ».

Les temps auraient-ils changé ? Notons toutefois que si la grande majorité des humoristes hexagonaux se complaisent dans le comique de situation en multipliant des sketchs sur les cocasseries de la « vie quotidienne », ils restent, à l’instar d’Hara Kiri à son époque, de dignes successeurs, comme la fameuse équipe du « Groland », émission réellement anarcho-subversive qui a miraculeusement survécu à la boboïsation de la chaîne Canal+. Ces derniers n’hésitent d’ailleurs pas à se placer ouvertement dans la lignée d’un Choron ou d’un Cavanna. A l’image de leurs illustres prédécesseurs, ils doivent aussi faire face aux accusations de vulgarité ou du caractère « insultant » de leurs prestations. Des accusations qui laissent froid un Cavanna qui revient sur ce débat dans la préface de l’ouvrage : « Il y a plus insultant que le pire. C’est l’indifférence. Le rire peut être amer, vengeur, indigné, protestataire… Se passionner pour les coups de pieds donnés à un ballon alors que la moitié de la population de la planète crève de faim, n’est-ce pas le pire de l’indifférence ? »

Une idée pour Noël pour celles et ceux que vous aimez ou détestez :
« Le pire de Hara Kiri 1960-1985 », 2010, Editions Hoëbeke, Paris


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