Poésie : Une voix luxembourgeoise qui porte

Trente ans de poésie, c’est ce que propose l’épais recueil « Le travail de la baleine », consacré au poète Jean Portante et paru aux éditions Phi. Une occasion rare de plonger de manière quasi exhaustive dans l’univers d’un auteur luxembourgeois qui a su rayonner au-delà des frontières nationales.

Depuis 1983, Jean Portante « effaçonne » une œuvre poétique appréciée et traduite tant en Europe qu’en Amérique latine. Ce recueil nous en propose l’essentiel.

Il n’est pas rare que la poésie en langue française suscite chez certains des peurs ataviques, tant elle leur rappelle de pénibles heures passées à théoriser les formes classiques ou les subtilités de la versification. A ceux-là, on ne peut que conseiller de donner une nouvelle chance au genre, car les amateurs le savent depuis bien longtemps : chez Portante, point de construction formelle stricte ou rigide, pas de vers aux pieds savamment mesurés, pas plus que de soin méticuleux à assurer l’alternance de rimes riches ou pauvres, féminines ou masculines.

Bien que la scansion des vers du natif de Differdange se rapproche souvent de l’alexandrin ou du décasyllabe, elle ne s’y enferme pas ; et lorsqu’il s’attaque à la forme sonnet, dans « L’oubli a de grandes mains » (2004), c’est pour mieux la déconstruire, enlevant un vers à chaque fois pour atteindre le summum de l’oubli, un sonnet… vide. La poésie de Portante repose donc principalement sur la puissance du langage, ce qui la rend accessible au plus grand nombre.

La baleine, un animal omniprésent

« Le travail de la baleine », paru récemment, est un ouvrage de grand intérêt pour suivre l’évolution du poète depuis 1983. On peut y vivre à travers les textes l’évolution de son style. D’abord relativement complexe, tant par la typographie que par la ponctuation, il se rapproche peu à peu d’une ligne claire qui concentre son impact sur la force d’évocation des mots.

Si les œuvres des débuts, notamment « Horizon, vertige & Italie intercalaire » (1986), ne font pas encore le deuil de l’italien – voire de l’allemand – comme langue d’écriture, le français s’impose au fil des années. Mais ce dernier n’est au fond qu’une « langue baleine » car, tel ce mammifère qui a au cours de son évolution choisi la mer mais gardé un poumon, il respire encore l’ambivalence et la langue d’origine, l’italien. D’ailleurs, pour le poète, « la réalité parle toujours / une autre langue ». Ce thème de la langue baleine se retrouvera, explicite ou en filigrane, dans toutes les œuvres qui composent cette anthologie. Le recueil « Effaçonner » (1996) nous prévient d’ailleurs : « l’orage éclate là-haut / et je dis là-haut en pensant à là-bas / la langue m’est venue de l’eau / le feu n’a qu’à bien se tenir ».

D’autres thèmes récurrents sont également à découvrir au fil des pages. La baleine, non contente de symboliser la langue des origines désormais dissimulée, figure aussi la migration, souvent matérialisée par une opposition Nord-Sud. Si l’auteur nous affirme qu’il « ne cherche pas à guérir / du sud ni à mettre un manteau au nord », il n’en cultive pas moins une certaine nostalgie : « la lune au-dessus du lac / était redevenue une j’ai ramassé l’autre et l’ai rangée / dans la boîte où je conserve les SOLEILS SÉCHÉS ». Entre Italie et Luxembourg, en passant par l’Amérique latine où il a également vécu, Portante, toujours dans « Effaçonner », nous révèle que, pour lui, « la salle de bains invite au voyage / ouvrir un robinet ou l’autre / revient à choisir la direction ».

Le cerf, la mort et les symboles

Effaçonner ? Un néologisme que le poète forge pour illustrer son travail : il s’agit là de rendre le fait que, pour façonner un poème ou une vie, il est nécessaire d’en effacer quelque chose auparavant. Comme la baleine a effacé son existence terrestre pour émigrer dans l’océan, qui lui convient si bien désormais. Effaçonner, un verbe si significatif pour Portante qu’il sert de titre à ce qu’on pourrait considérer comme l’un de ses meilleurs recueils. L’effacement est également lié à l’oubli, qui lui aussi traverse cette anthologie : « Et si chaque jour nous oubliions un mot : / ou le jetions à la poubelle / AVANT D’OUBLIER / le mot poubelle : / toi tu oublierais quoi / pour commencer : / dis-moi tu commencerais par quel bout / toi à effacer l’univers. »

Autre figure omniprésente : le cerf, rencontré en 1996 sur la route de Paris à Differdange peu après la mort du père du poète, qui s’est confié récemment à propos de cet épisode dans l’émission « Ça rime à quoi » sur France Culture. Le cerf symbolise la mort donnée, choisie et évitée : donnée car l’animal a péri dans le choc avec la voiture ; choisie car par ce choc il a évité le fusil du chasseur, auquel il était autrement destiné ; évitée car ses bois ont transpercé le pare-brise entre les passagers, ne blessant miraculeusement personne. Alors, évidemment, « ne pas mettre cerf dans un poème / c’est éviter de parler de mort », mais comment éviter de parler de mort dans des poèmes ? Dans « Conceptions » (2012), qui versifie la disparition de sa mère, l’auteur s’empare du sujet à bras-le-corps et signe un ouvrage aussi émouvant que libérateur.

L’épisode du cerf est évoqué dans « En réalité, le cerf » (2006) d’une manière très crue : « RESPIRE-T-ELLE ENCORE / la bête dépecée / l’odeur qui la protège / descend comme d’un couteau / plus bleu qu’un gyrophare ». En effet, si la poésie de Portante prend souvent une forme évocatrice plutôt que narrative, elle ne dédaigne pas de s’autoriser un souffle romanesque que son récit autobiographique « Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine » développe pleinement.

Dès lors, devant l’omniprésence de ces thèmes récurrents chers au poète, il est intéressant de noter que, malgré sa carrière parallèle de journaliste au fait des subtilités de la géopolitique internationale, on ne trouve pas souvent d’évocation des conflits ou problèmes mondiaux dans ses vers. Comme si le langage poétique était une forteresse à l’abri des vicissitudes du monde, une tour d’ivoire qui permet de reposer sa conscience après un engagement forcément politique.

Reposer la conscience

Tout juste peut-on lire, dans « Je veux dire » (2007) – une longue déclaration à l’être aimé qui se termine encore et toujours par l’épisode du cerf cité plus haut – : « si après les charniers la nostalgie est encore / possible ce n’est pas une parenthèse lunaire qui / arrêtera la poésie : je veux dire : ne faudrait-il pas / maintenant qu’un mur s’écroule ». Difficile de ne pas y voir un 20e siècle en résumé, même si on n’y reprendra guère l’auteur sur les plus de 600 pages que comporte son anthologie.

Une exception notable pourtant : « Après le tremblement » (2010) est une réflexion amère et lucide qui fait suite au séisme meurtrier de L’Aquila en 2009. Mais ce n’est là en quelque sorte qu’un hasard qu’on n’osera pourtant pas qualifier d’heureux, puisque San Demetrio, à quelques kilomètres de l’épicentre, est le village d’origine de la famille du poète. Il ne pouvait dès lors pas ignorer cet événement tragique, d’autant que, à cette occasion, même « les mots ont tremblé ».

Anthologiste de lui-même, il a d’ailleurs choisi de ne pas inclure ses premiers ouvrages, tel « Feu et boue » (1983), car il les considère comme des galops d’essai, trop influencés par ses augustes prédécesseurs et pas encore représentatifs de son « écriture baleine » personnelle. Cela ne l’empêche pas dans « Le charbon descend » (2004) de rendre un hommage appuyé à des auteurs qui constituent autant de références : parmi eux de grandes figures comme William Blake, Cesare Pavese, Pier Paolo Pasolini, Arthur Rimbaud, Fernando Pessoa mais aussi des auteurs moins connus hors des cercles d’amateurs de poésie comme l’Irakien Chawki Abdelamir, le Palestinien Mahmoud Darwich ou le Français Lionel Ray, qui signe une postface en forme de dictionnaire amoureux de la poésie de Portante.

Dans le même recueil, le Luxembourgeois se laisse en outre aller à la géopolitique pour un court instant encore, ajoutant à l’« automne ne nous a rien promis » qu’il cite de Mahmoud Darwich qu’il n’est « pas besoin de lance-roquettes / pour comprendre que jamais l’automne / ne promet rien ». Des vers qui résonnent fortement dans le contexte actuel au Moyen-Orient, et qui montrent que le poète n’a pas besoin de répétitions pour que la puissance de ses vers marque l’esprit.

En ces temps troublés et pendant une période d’été propice aux vagabondages, pourquoi donc ne pas lire ou relire Jean Portante, embarquer dans son « train du sud qui blanchit / les murs des maisons » ? Car « il faudrait maintenant que l’infini soit un / peu plus précoce. / une locomotive va bientôt partir ». Au terminus, lorsqu’on repose le livre, « un morceau d’amour est resté sur la table ». Et c’est inestimable.

« Le travail de la baleine », Jean Portante, éditions Phi, 2014. 638 pages, 35 euros.

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LE LIVRE

je t’ai donné un livre et je t’ai dit
c’est ça la vie
t’ai-je dit en te donnant le livre
que je ne l’avais pas lu
c’est ça la vie
dire et ne pas dire
faire comme si de l’un à l’autre
il y avait un chemin clandestin

je t’ai donné un livre et je suis
entré dans la clandestinité
le livre est passé d’une main à l’autre
et je me demande
si celui que je t’ai donné
ressemble à celui que tu as reçu

dans « Effaçonner », 1996.


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