Jafar Panahi
 : Qui est Marziyeh ?

Dans « Trois visages » (« Se rokh »), le réalisateur iranien Jafar Panahi fait un nouveau petit bras d’honneur aux mollahs tout en continuant son exploration cinématographique et autobiographique.

« Trois visages » commence avec une séquence presque destinée au public occidental. Au fond d’une grotte dans l’Iran rural, une jeune femme enregistre un message dramatique sur son smartphone. Marziyeh y implore l’aide de l’actrice iranienne Behnaz Jafari, connue pour ses rôles de grand et de petit écran : car même si elle a été acceptée au conservatoire de Téhéran et qu’elle ne rêve que de devenir actrice, sa famille et celle de son fiancé refusent de la laisser partir.

Puis on retrouve Jafari et Panahi dans une voiture justement dans la capitale. Très touchée par ce message, l’actrice veut retrouver la fille morte ou vivante – elle en est carrément obsédée. Au point où elle risque de faire vaciller la légendaire bonne humeur du réalisateur – qui à l’instar de ses films précédents se met en scène lui-même dans le rôle du chauffeur.

S’ensuit un road-movie tragi-comique dans les confins de l’Iran oublié, avec quelques scènes surprenantes à la clé. Car, comme si souvent avec le film iranien, et surtout la nouvelle vague toujours en proie à l’oppression des religieux, « Trois visages » a le mérite de surpasser le manichéisme et de montrer la complexité de la réalité de ce pays à l’histoire plus que millénaire. Ainsi, dans les petits villages, ce sont certes les hommes qui font la loi dans les rues et ruelles, mais dès qu’ils sont chez eux, la situation peut vite changer. De plus, ce ne sont pas ceux qui affichent le conservatisme le plus haut qui sont automatiquement les plus respectés.

Mais ce n’est pas tout : « Trois visages » est aussi un voyage dans l’histoire iranienne, d’une société qui n’a toujours pas digéré la « révolution » de Khomeiny, même si le régime tient en place depuis 1979. Panahi donne par toutes petites touches des idées de ce qu’un tel renversement peut laisser comme traces dans la population – même si elle est désespérément rurale.

Et de montrer que ces gens rêvent aussi d’un autre avenir. Il n’y a qu’à voir la scène d’un passage dans un village où Behnaz Jafari est d’abord accueillie en star, entourée de presque toutes les jeunes filles (et hommes) sur la place. Mais quand les gens comprennent qu’elle n’est pas venue pour les aider, mais qu’au contraire elle cherche à récupérer « une sale garce », tout le monde se retourne illico.

Aussi la famille de Marziyeh ne correspond pas aux clichés que le regard occidental aimerait y projeter. Certes, les règles ancestrales sur l’honneur familial existent toujours et rythment le quotidien. Pourtant, elles ne sont pas vues comme absolues, mais plutôt comme des contraintes qu’il faut si possible honorer pour ne pas se retrouver à la marge de la communauté. Des contraintes devenues contournables, à condition que la famille trouve le courage et les moyens.

(outnow.ch)

Finalement, « Trois visages » est aussi un film qui ne se dévoile qu’en partie au public non initié à la société et à la culture iraniennes. Panahi multiplie les clins d’œil à son ancien maître Abbas Kiarostami décédé en 2016, qui ne sont lisibles que pour celles et ceux qui connaissent son œuvre. De plus, certaines scènes spontanées laissent le spectateur plutôt dans la perspective de ne pas avoir vraiment saisi leur sens profond – même avec une traduction.

Cela n’empêche que « Trois visages » est un vrai plaisir à voir : une fable rebelle sur l’Iran méconnu, un voyage en terre inconnue et surtout le plaisir de voir Jafar Panahi continuer à mener sa carrière cinématographique malgré les interdictions et les menaces que le régime fait peser contre lui.


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