Kornél Mundruczó
 : Migration hybride

« Jupiter holdja », ovni cinématographique à mi-chemin entre la fresque sociale et le thriller fantastique, met en scène la crise humanitaire des réfugiés syriens confrontés à la politique ultraconservatrice du gouvernement hongrois et à ses dérives autoritaires.

S’élever au-dessus des brumes des frontières : la lévitation, une des allégories du film. (Photos : Pyramide distribution)

Le scénario oscille entre dénonciation politique et allégorie poétique : après une tentative pour traverser la frontière hongroise qui se solde par une fusillade, Aryan, un jeune Syrien que l’on croit mort, commence à léviter à travers la cime des arbres. Le médecin qui le prendra en charge au camp de réfugiés voudra s’emparer de ce don surnaturel pour soutirer de l’argent aux patients en quête de miracles, et ainsi pouvoir rembourser ses dettes et expier ses péchés (alcoolisme, bavure médicale entraînant la mort d’un patient, etc.). Le fond apocalyptique ainsi que le chaos inhérent aux différentes situations (courses-poursuites, traque policière) sont le reflet du désordre interne de ce personnage désabusé.

Au-delà des plans oniriques qui ponctuent une narration baroque à suspense, le septième long métrage de Kornél Mundruczó présente les flux migratoires comme un espoir pour l’Europe. Dans ce film aux parfums mystiques, les figures du superhéros et de l’antihéros se retrouvent embrigadées dans un même but pour des motifs antagoniques. De fait, la musique insistante et répétitive de Jed Kurzel soutient une intrigue manichéenne qui fonctionne avec des lourdeurs symboliques à répétition : chute/lévitation, alcoolisme/abstinence religieuse, corruption/pureté, mort/rédemption. Les deux personnages principaux constituent ainsi un couple d’oppositions à peine dissimulé : Stern, le médecin cupide et cynique, et Aryan, le clandestin innocent, angélique et désintéressé. Du réalisme politique à la science-fiction ou avec la science-fiction rattrapée par la réalité, l’enchevêtrement de ces deux mondes trop éloignés a du mal à dialoguer dans une structure hybride, voire disparate.

La force technique du film réside dans le recours limité aux effets spéciaux numériques. En suivant le centre de gravité d’Aryan, les effets d’optique créent l’illusion du vol. Un tour de virtuosité grâce à des images tournantes qui trompent nos perceptions. De l’apesanteur visuelle à la pesanteur des clichés, ce récit symbolique est ponctué par une chorégraphie éthérée aux plans-séquences acrobatiques (travellings circulaires, caméra renversée et mouvements en spirale) et un rapport au corps très esthétique dans ses manifestations visuelles et sonores (suffocation du personnage envahissant tout le paysage sonore, gouttes de sang en lévitation au premier plan). D’ailleurs, le réalisateur compare le film à un tableau de Jérôme Bosch par son aspect polyphonique et ses éléments irrationnels.

De l’humanisation à la sanctification des migrants ? Kornél Mundruczó soutient que « l’accueil des migrants peut nous rendre meilleurs ». Pour lui, cette œuvre est une parabole sur l’ébranlement de l’Europe. La métaphore filée est présente dès le début du film lorsque l’on mentionne Europe, l’une des lunes de Jupiter dans laquelle les humains seraient également allés foutre leur merde.

De la fable européenne à une vision universelle de l’autre, « l’enfer, c’est les autres » serait ici remplacé par « l’enfer, c’est nous ». Pour ce cinéaste résistant dans un pays dirigé par un gouvernement xénophobe et obsédé par la guerre contre les migrants, le but était de souligner la dualité entre les réfugiés et les Européens : « Nous avons tout sauf Dieu, ils n’ont rien à part Dieu », précisera-t-il. Si à chaque film, le réalisateur essaye d’aller vers de nouveaux territoires cinématographiques, il remet en question dans ce septième long métrage nos croyances religieuses tout en provoquant notre conscience politique, car selon lui « nous avons perdu notre spiritualité », même si justement les crises sont porteuses d’espoir et donc de renouveau.

Ainsi, comme le dit avec une pointe d’ironie le médecin Stern dans le film : « Les gens ont oublié de lever les yeux. » Il faudra pourtant les lever pour voir cet ange syrien voler sur vos écrans. Plus pour l’expérience sensorielle que pour la cohérence du scénario.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XXX


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