La société civile pour le climat : Qui a besoin de la COP21 ?


À Paris, la société civile mondiale s’affirme comme jamais auparavant. Mais face aux insuffisances des processus officiels, elle reste à la recherche d’une stratégie politique.

Au Centquatre, les militants ne doutent de rien. (Photo : Raymond Klein)

Au Centquatre, les militants ne doutent de rien. (Photo : Raymond Klein)

Où a lieu la conférence climatique ? À Paris, plus précisément au Bourget. On y a même construit une tour Eiffel d’une dizaine de mètres de haut. Mais ce n’est pas la vraie.

Tout comme la vraie conférence n’a pas lieu là-bas, mais un peu partout dans Paris – c’est du moins l’avis des militantes et militants de la société civile. La vraie COP21 se déroulait, par exemple, le week-end dernier, au Village mondial des alternatives à Montreuil : 30.000 personnes venues visiter des stands aux objectifs aussi divers que la vente de fromage ou la révolution mondiale. Et participer aux quelque 300 événements dans le cadre du Sommet citoyen pour le climat. Là encore, l’éventail est large et va de « Réussir la transition énergétique » par l’association Négawatt au « Pouvoir de l’agriculture écologique régénératrice pour refroidir la planète et nourrir le monde » par Regeneration International.

Une foule hétéroclite, jeunes et vieux, locaux et visiteurs, militants et curieux, déambule dans les allées. Le Village à Montreuil est calqué sur le modèle des villages Alternatiba (voir woxx 1330), mais en surdimensionné à l’occasion de la COP21. Dans un pavillon au centre de la place Jean-Jaurès, la municipalité elle-même expose ses solutions pour le climat : récupération des déchets, protection de l’eau, un vélo et une trottinette suspendus au plafond. À côté, des groupes plus militants luttent contre des projets immobiliers destructeurs ; plus loin, l’incontournable stand de la « zone à défendre » de Notre-Dame-des-Landes. Mais aussi des projets positifs, tel celui de transformer le fossé du château de la Madeleine, près de Paris, en bassin d’une centrale hydroélectrique de pompage. Cela permet de stocker l’électricité renouvelable en surplus. L’auteur du projet a même apporté une maquette sur laquelle, quand on fait s’écouler l’eau, les lumières des maisonnettes s’allument.

Un arbre et des clowns

Un des stands les plus attrayants est celui où l’on découvre une sorte d’arbre avec des rubans multicolores en guise de feuilles. Ce sont des « climate ribbons », des bandes de tissu sur lesquelles on inscrit quelque chose de précieux, qu’on ne voudrait vraiment pas perdre à cause du changement climatique. Comme un Ent, un de ces esprits-arbres des livres de J. R. R. Tolkien, l’arbre réapparaîtra le lundi d’après au Centquatre, centre culturel dans le 19e arrondissement de Paris qui se consacre à l’art d’avant-garde et politique.

L’espace central de l’ancien bâtiment des pompes funèbres, sous une immense verrière, a été complètement investi par des projets d’activisme climatique. Cela va de l’atelier d’affiches contestataires au « Santhi Yoga for Activists », et des « Clowns citoyens » qui proposent d’utiliser des adaptateurs électriques face à la menace climatique à une conférence de « Die Linke » sur « Lies, damned lies and emissions », déconstruisant des mythes allemands comme Volkswagen ou la « Klimakanzlerin ». Notons aussi que c’est le lieu où se préparent les actions de désobéissance prévues pour samedi prochain (voir le site internet d12.paris).

Autre lieu de débat alternatif, le « PlaceToB », installé au St Christopher’s Inn à la Gare du Nord. Il s’agit d’une sorte de quartier général regroupant militants, journalistes et artistes à la recherche de nouvelles manières de parler du climat (www.placetob.org). Tous les soirs, à partir de 18 heures, il y a un briefing avec des intervenants extérieurs, retransmis en « livestream ». Lundi, journée consacrée au sujet « B the Power »  – comment reconcevoir l’action collective afin d’obtenir un impact politique ? On avait invité notamment des participants du « débat mondial citoyen sur le climat et l’énergie » en juin dernier. À l’aide d’internet, 10.000 personnes issues de 78 pays différents avaient débattu – avec des résultats encourageants. « On n’a pas constaté d’opposition Nord-Sud », rapporte Tiffany, « tout le monde se sentait concerné par le problème. » De plus, rappelle-t-elle, même si les participants ont passé un certain temps à se préparer, le processus de négociation finale n’a pris qu’une journée et a abouti à un accord.

Le sommet et ses doubles

Au Village des alternatives à Montreuil, le sentiment de décalage entre société civile et monde politique s’était articulé sur un ton moins feutré. « La course aux profits égale carnage, ravage / Les pauvres paient la facture et les riches eux se gavent / On rase le paysage pour un centre commercial… » À la nuit tombante, Mali Karma avait rappé « On s’mobilise », la chanson écrite pour le tour Alternatiba. Elle avait donné lieu à un clip touchant mais un peu kitsch. Mais là, entre les murs de béton, en solo, Max avait livré la version brute, scandé sa colère : « Tant de crises, on est accros aux énergies fossiles / Écrasée par les marchandises, Pacha Mama pousse des cris / L’espoir brisé comme en Arctique la banquise… » Et commenté : « C’est ici, la vraie COP » – à Montreuil, où les gens avaient bravé le froid pour changer les choses, alors que, au Bourget, les palabres des négociateurs, installés bien au chaud, n’aboutiraient à rien.

Bien dit, mais un peu injuste. Parce que, au Bourget aussi, on bosse. J’ai rendez-vous au pavillon de l’Union européenne avec Paul Polfer, le représentant du Klimabündnis luxembourgeois. Plein de monde qui discute, resserré autour de quelques tables et fauteuils. À quelques pas de nous, la ministre de l’Environnement Carole Dieschbourg s’accroupit pour discuter avec un homme assis là. Elle nous salue brièvement, puis disparaît à nouveau. Un peu plus tard, c’est le commissaire au climat Miguel Arias Cañete qui arrive en coup de vent près de l’eurodéputé Claude Turmes, murmure quelque chose comme « On va tous devenir fous » et continue sa course.

« Les ONG ont raison de ne pas trop attendre de cette COP21 », estime Polfer. Mais pour lui, ces négociations sont quand même importantes : « Un accord un tant soit peu ambitieux serait un soutien pour le mouvement citoyen. » Interrogé sur le désamour de la société civile, il souligne que, contrairement aux débats citoyens, au Bourget, ce n’est pas l’idéalisme qui domine, mais bien la logique du rapport de force. « La plupart des participants sont loin d’être des saints », note-t-il. « La COP est à l’image du monde dans lequel nous vivons. »

S’enraciner dans le globe

Retour à PlaceToB. Lundi soir, tout le monde est sous le choc du résultat des élections régionales. « La montée de l’extrême droite est comme un coup sur la tête », témoigne Anne-Sophie Novel, une des initiatrices du projet. Résultat doublement amer, car en plus, « l’écologie passe à la trappe ». L’invité phare, le philosophe Bruno Latour, écharpe rouge sur les épaules, tente de répondre à la question de savoir comment renouveler le combat politique. En termes de « territoires en lutte » : celui, ancien, de l’identité, et ceux, symboliques, des causes comme la défense de la nature. « Les gens qui défendent les nouveaux territoires ont échoué à attirer ceux qui défendent l’autre territoire », constate Latour.

« Oubliez les partis verts, oubliez l’écologie, c’est de civilisation qu’il faut parler », enchaîne Latour. Comme nouvelle stratégie, il propose aussi de faire une croix sur les idées de « global village » : « C’est sur l’idée d’attachement à un territoire, sur la défense de ce territoire qu’il faut mobiliser. » Vraiment ? Pourtant, que ce soit à Montreuil, à PlaceToB ou au Centquatre, partout j’ai ressenti une aisance des militants à naviguer entre initiatives du terroir et étrangères, entre causes locales et mondiales, entre le français et l’anglais comme langues de communication – découverte un peu inattendue dans une France souvent décrite comme repliée sur elle-même.

Et Gan Golan, un des concepteurs du projet des « climate ribbons », m’a expliqué qu’on peut aller plus loin que nommer une chose à sauvegarder face au changement climatique. Il m’a montré son poignet, où il porte le ruban confectionné par quelqu’un d’autre, qu’il a « cueilli » sur l’arbre – il a repris la mission de protéger une chose précieuse pour un lointain « prochain ». Pour lui, « cet arbre, ces rubans nous connectent tous, nous qui luttons pour préserver la terre ».

Tous connectés ? À mon premier passage au Bourget, je demande : « L’espace de la présidence française, c’est où ? » Le regard que je rencontre est aussi incrédule que le mien quand un interlocuteur, qui n’est guère sorti du centre de conférence, me demande « Le Centquatre, c’est quoi ? » Paul Polfer, qui fait office de messager entre ces deux mondes, a du mal à articuler son sentiment par rapport aux négociations. Avant la COP21, le Klimabündnis a, parmi d’autres, affirmé que, face à la stagnation politique, la société civile devait elle-même prendre les choses en main. Mais là, sur place, il est nerveux, il redoute un échec, « un second Copenhague », avec la grosse déprime militante qui avait suivi après 2009. « Quel impact cela aurait-il sur la mobilisation citoyenne ? », interroge-t-il. « Continuerons-nous de toute façon, comme nous l’avons dit ? » Et de répondre, songeur : « Peut-être que oui, tout de même. »


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