Tunisie
 : Légère reprise du tourisme


Depuis fin 2016, les chiffres du secteur touristique tunisien ont entamé une pente ascendante. Une bonne nouvelle que les professionnels relativisent cependant, tant la crise a été grave.

Le Café des délices de Sidi Bou Saïd a perdu en fréquentation mais profite tout de même des visiteurs locaux. (Photos : Maryline Dumas)

Ridha Kefi feuillette son petit cahier rempli de chiffres. 63.000, 28.000, 47.000, 48.000, 47.000, 36.000, 35.000 dinars : les recettes de son magasin d’objets artisanaux, dans la médina (vieille ville) de Tunis, ont enchaîné, entre 2010 et 2016, les hauts et les bas sans jamais retrouver le niveau d’avant la révolution de 2011. Pourtant, le commerçant est confiant en ce début de printemps : « Depuis septembre dernier, il y a une petite reprise. Je vois un peu plus d’étrangers. » En ce début d’année 2017, les chiffres annoncent effectivement une relance du tourisme. Entre le 1er et le 20 mars, les entrées de visiteurs en Tunisie ont augmenté de 32 pour cent par rapport à 2016. Les arrivées d’Européens sont en hausse de 22 pour cent. Pour Mouna Ben Halima, secrétaire générale adjointe de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie, « c’est une bonne nouvelle, cela montre que l’on redémarre ». Cependant, les résultats de l’année 2016 étaient si catastrophiques que la propriétaire de l’hôtel La Badira à Hammamet reste particulièrement prudente : « 30 pour cent, cela semble énorme. Mais nous sommes tombés tellement bas… 30 pour cent de 0,10 centime par exemple, ça ne fait pas grand-chose. » Même son de cloche à la Fédération tunisienne des agences de voyages et de tourisme où Nadia Ktata, la secrétaire générale, ne crie pas victoire : « Au 31 mars, on a 73.000 visiteurs français, soit 35 pour cent de plus qu’en 2016. Mais par rapport à 2014, on est 23 pour cent en deçà… Alors oui, c’est une bonne nouvelle, mais ce n’est pas la joie. C’est l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. »

Sept pour cent du PIB tunisien

Les professionnels ne versent pas dans l’euphorie. Et pour cause, le secteur du tourisme reste encore bien faible. Du côté des hôtels, l’endettement est particulièrement fort – 2,3 milliards de dinars, soit près de 900 millions d’euros – et rend difficiles l’entretien et la mise à niveau des établissements. « Cet endettement est lié à différents facteurs », explique Mouna Ben Halima. « Il y a les crédits aux délais trop courts. En Tunisie, c’est 12 ans. S’y ajoutent la dévaluation du dinar (l’euro a atteint fin avril 2,7 dinars contre moins de 2 avant la révolution, ndlr) et le fait que l’hôtellerie a besoin d’importer énormément de matériel. Enfin, il y a le contexte difficile du secteur depuis une dizaine d’années. » Car même avant la révolution et les problèmes sécuritaires, le tourisme tunisien connaissait déjà quelques difficultés. La faute au monoproduit – ce tourisme all-inclusive dans les grands hôtels de la côte – sur lequel la Tunisie s’est longtemps appuyée et qui n’est guère rentable avec les tarifs actuels à bas coûts. « Nous avons besoin de développer un tourisme alternatif », confirme Nadia Ktata. « Il faut faire la promotion de notre culture, de notre artisanat, de nos sites historiques… Le produit balnéaire a atteint sa maturité, il n’a plus besoin de promotion. Il faut mettre l’accent sur le reste. »

Avec 7 pour cent du PIB et quelque 400.000 emplois directs, le tourisme est un secteur particulièrement important pour la jeune démocratie tunisienne. En mars 2015, l’attaque du Musée du Bardo à Tunis (22 tués), puis trois mois plus tard, celle de la plage de Port El-Kantaoui, près de Sousse (38 morts) ont directement visé les touristes. L’explosion d’un bus de la garde nationale à Tunis en novembre de la même année (12 morts) et la tentative de prise de contrôle de Ben Guerdan, ville du Sud tunisien proche de la frontière libyenne, par l’organisation État islamique en mars 2016 (13 morts), n’ont pas permis de ramener la sérénité. L’économie touristique a donc été touchée de plein fouet en 2015 et 2016. Le nombre de nuitées dans les hôtels est ainsi passé de 29,1 millions en 2014, qui sert d’année de référence avant les attentats, à 17,8 millions en 2016, soit une baisse de 38,6 pour cent. Les escales de croisières – dont un grand nombre de passagers avaient été touchés au Bardo – ont toutes été annulées après l’attentat de mars 2015.

Calme sécuritaire

Conscientes du problème, les autorités tunisiennes, associées aux professionnels, ont mis en place un certain nombre de mesures, comme des patrouilles policières sur les plages, des caméras de surveillance dans les hôtels et une plus forte présence d’hommes en uniforme sur tous les sites touristiques. Depuis mars 2016, la Tunisie n’a pas connu d’attaque terroriste de grande ampleur. Le pays a même organisé en novembre dernier « Tunisia 2020 », une grande conférence internationale rassemblant businessmen et bailleurs venus du monde entier. Le tout sans aucun incident.

Le 6 octobre 2016, l’arrivée du navire « Europa » est fêtée en grande pompe par les Tunisiens. Il s’agit de la première escale de croisière en Tunisie depuis l’attentat du Bardo en mars 2015.

Un calme sécuritaire probablement à l’origine des bonnes nouvelles qui touchent le tourisme tunisien depuis fin 2016. Le 6 octobre dernier, l’« Europa », un navire affrété par l’armateur allemand Hapag-Lloyd, accostait au port de La Goulette, dans la banlieue nord de Tunis. Pour cette première escale de croisière depuis le 18 mars 2015, les Tunisiens avaient sorti le grand jeu : chameaux, faucons, guerriers carthaginois, danse folklorique et musique traditionnelle. « Je suis épatée de voir ces gens, ces animaux. Nous avons eu un accueil très chaleureux ! », se réjouissait Elke, qui faisait partie des 310 clients allemands.

Au total, 196 personnes, soit quasiment les deux tiers des passagers de cette croisière de luxe (6.000 euros minimum le voyage), avaient choisi de participer aux différentes excursions proposées en Tunisie. D’autres, beaucoup moins nombreux, s’étaient décidés à sortir par leurs propres moyens. C’était le cas d’Eveline et de sa famille. « Nous sommes allés dans la médina de Tunis. Nous n’étions absolument pas inquiets. Et d’ailleurs, tout s’est bien passé. Le centre-ville était propre et les Tunisiens, accueillants. Nous avons croisé beaucoup de policiers. Nous ne nous sommes pas un seul instant sentis en danger. » À l’intérieur du port de La Goulette où le paquebot « Europa » faisait escale, une dizaine de taxis attendaient justement les touristes qui souhaitaient sortir seuls.

Parmi eux, Saïf, en costume, ne cachait pas son immense plaisir : « Regardez, je suis habillé comme si j’allais à un mariage ! » À ses côtés, son collègue Tarek précisait alors : « L’important aujourd’hui, pour nous, ce n’est pas de savoir si on va travailler ou pas. On veut faire bonne impression, montrer que nous sommes là, que la Tunisie est contente de les accueillir. Ce n’est pas une question d’argent, mais d’image. »

« Le bilan a été positif. Dès que les passagers débarquent et parlent aux Tunisiens, les préjugés disparaissent. Dès les premiers pas dans le terminal, la tension diminue », estime Maha Ben Slimen, directrice marketing de l’entreprise Goulette Shipping Cruise, qui exploite le terminal de croisière de La Goulette. Depuis, six navires de croisière y ont fait halte. Un nouveau partenariat est né avec la compagnie Viking Cruises, spécialisée dans les croisières fluviales mais qui s’ouvre peu à peu aux mers.

Les croisiéristes prêts à revenir

Mais Maha Ben Slimen a conscience que ce n’est pas suffisant. En ce début d’avril, le port de La Goulette reste désespérément vide. « Nous n’avons plus de bateau annoncé avant décembre. Les croisiéristes sont prêts à revenir, mais les sondages auprès de leurs clients montrent une mauvaise perception de la Tunisie. Ils craignent que la croisière se vende moins si elle comprend une escale en Tunisie. » Ouvert en 2010, le terminal aurait dû dépasser le million de passagers annuels en 2011 et accueillir plus de 70 magasins, si la révolution n’avait pas eu lieu. En 2016, seules 757 personnes ont mis pied à terre dans ce terminal et seuls 20 magasins sont occupés à ce jour – étant donné la situation, la direction ne fait pas payer de loyer. Les rideaux ne sont levés que lors de l’arrivée d’un navire. « En 2010, année de référence avant la révolution, nous avions accueilli 900.000 passagers », indique Mustafa Jaber, PDG de Goulette Shipping Cruise. « De 2011 à 2014, c’était en moyenne 500.000 touristes par an. Et depuis un an et demi, plus rien. C’est très dur de venir au bureau pour ne rien faire. »

Dans la médina de Tunis, les touristes sont encore relativement rares.

Levée des restrictions 
de voyage

Du haut de la colline que forme Sidi Bou Saïd, Mohamed Brahimi observe la mer et le port de La Goulette si calmes. Serveur au Café des délices, le Tunisien affirme : « Ils disent que cela va mieux, mais nous n’avons pas encore vu d’amélioration concrète sur le terrain. » L’homme estime avoir perdu 70 pour cent de sa clientèle depuis 2015. L’établissement, vedette d’une chanson de Patrick Bruel, « vit aujourd’hui grâce aux Tunisiens ». « Si j’avais un micro, je dirais au monde entier de venir. De ne pas s’inquiéter. La Tunisie est sûre et ils seront bien accueillis », s’exclame-t-il. Peut-être pourrait-il déjà trouver des oreilles attentives.

Le 23 février, la Belgique a levé partiellement les restrictions de voyage en Tunisie (sur l’axe côtier, de Mahdia à 220 kilomètres au sud de Tunis jusqu’à Bizerte, à 70 kilomètres au nord de la capitale). Restent la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, qui, depuis les attentats de 2015, déconseillent fortement à leurs ressortissants de se rendre en Tunisie. Le gouvernement luxembourgeois, lui, n’a pas réactualisé son avis de voyage pour la Tunisie depuis juillet 2015. À l’époque, il recommandait « une vigilance renforcée » et de « se conformer strictement aux consignes de sécurité communiquées par l’organisme de voyage ».

Des mesures que Mohamed Brahimi ne comprend pas : « Il y a eu des attentats partout. Ils n’interdisent pas les voyages à Paris, non ? » Le serveur reprend son plateau de fer gravé avant de conclure : « Tous ceux qui repartent d’ici sont heureux de leur voyage. Une fois ici, on sait convaincre les visiteurs. Il faut juste qu’ils viennent. »


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